samedi, 27 mai, 2017

Finance : Les grandes banques gardent leur emprise sur le monde

La presse économique ne manque jamais de relayer les communiqués, rapports et études des grandes institutions mondiales. Mais pour une fois, elle a fermé les yeux sur une parution de Juin dernier provenant d’un blog de la banque mondiale. Une prévision économétrique conditionnelle sans précédent, mettant en avant un risque systémique de la finance en zone euro.

Le rapport en question

Les analystes ont mis en évidence deux scénarios envisageables et réalisables sous certaines conditions, ils sont valables de fin 2012 à 2014. Ils sous-entendent chacun l’apparition d’un resserrement de crédit, ou une crise de liquidité dans la zone euro. Le premier scénario caractérise un tel évènement arrivant dans un pays périphérique (Exemple : Portugal), le second dans un pays présentant des composantes systémiques (Par exemple : L’Italie ou bien la France).

Un resserrement de crédit, c’est une situation dans laquelle les banques restreignent fortement leurs prêts aux entreprises et aux ménages. La crise de liquidité, dans le milieu bancaire est très souvent concomitante au resserrement de crédit. Elle caractérise un aggravement d’une telle situation; c’est le moment où les banques tuent littéralement le marché de la dette privée. C’est-à-dire qu’elles ne se font elles-mêmes plus confiance entre elles. A cet instant, le coût du crédit s’accroît fortement sur le marché interbancaire (taux Euribor par exemple), tout simplement car il devient excessivement rare.

Explication détaillée (en anglais) : http://blogs.worldbank.org/prospects/global-growth-to-pick-up-again-but-with-downside-risk

Synthétiquement, voici les scénarios proposés:

– Dans le premier, nous rappelons qu’il surviendrait alors un resserrement de crédit dans un pays périphérique. Il prévoit une récession européenne accrue, emportant le monde dans une récession générale, mais contenue. Les taux de récession n’excéderaient alors pas les 1.5%. Cependant, il faudrait s’attendre à plus de deux ans de crise, et ce sans compter les niveaux d’endettement, les mesures d’austérité et très certainement un éclatement de la bulle immobilière chinoise qui continueraient à perpétrer la récession.

– Dans le second scénario, on considère un resserrement du crédit généralisé à la zone euro, voire une crise de liquidité. Notons que le premier scénario peut mener au deuxième. Auquel cas, ce n’est pas une crise économique, mais bien la fin du monde actuel selon ces estimations. Une récession moyenne de 8.5% dans la zone euro en 2013, qui se poursuivrait à 6.5% en 2014, sans indication de durée supplémentaire. Ce serait alors, bien plus grave que la crise de 2008. Le sauvetage des banques, aux vues des niveaux d’endettement serait alors bien moins simple à mettre en place. Et de surcroît, pour la même raison, les gouvernements ne pourraient pas envisager des politiques de relance keynésiennes. Cette stratégie consiste à relancer la consommation, en clair, le gouvernement aide les ménages (prime à la casse, baisse de TVA,…). On comprend qu’aujourd’hui, on se dirige vers une politique totalement opposée.

La crise bancaire n’est pas là, mais le doute règne

Nous comprenons alors que le véritable nerf de la guerre, ce n’est pas la rigueur, les prix, les taux de change ou encore les niveaux de consommation mais seulement la confiance entre les différents acteurs, les banques et autres institutions financières centralisent alors ces relations de confiance à travers le marché de la dette. Le véritable spectre économique, c’est la crise de liquidité bancaire. Le film « Margin call » relate de manière romancée assez bien ce qui s’y passe.

Maintenant, tout l’intérêt est d’essayer de savoir si nous nous situons dans une situation où la crise de liquidité est à craindre. Nous avons dit, que lorsqu’une crise de liquidité survient, le coût du crédit entre les banques augmente. En Europe, on utilise le taux Euribor qui est un taux moyen entre de nombreuses grandes banques. Alors, on pourrait regarder l’évolution de ce taux, mais cela ne suffit pas, il faut un indice de base du coût du crédit auquel se référencer. L’emprunt d’Etat est considéré comme le plus sûr, nous allons alors comparer ce taux à celui du taux interbancaire à 3 mois. Nos données proviennent de la banque de France. Nous calculons alors le TED, cet indicateur est seulement la différence des deux taux précédemment cités (c’est ce qu’on appelle un spread de taux).

Faisons quelques constats, nous voyons en 2000 l’effet de l’éclatement de la bulle internet. Ensuite, nous avons une phase de stabilité entre 2000 et fin 2007. Puis les subprimes arrivent, sans bruit médiatique mais avec un décalage sur les taux, la banque IKB passe l’arme à gauche. Suivra une forte période d’instabilité, et en automne 2008 Lehmann Brothers tombe, cela représente le pic sur le graphique. Ensuite suivra les interventions étatiques pour reprendre en main la situation, menant à un apaisement de la situation entre mi 2009 et mi 2011. Mais en fin 2011, les taux décalent une nouvelle fois sous pression des risques de défaut des Etats méditerranéens qui impacteraient lourdement les bilans des banques européennes. A ce moment-là, la BCE comprend que les Etats puissants sont déjà occupés à financer ceux en difficulté, alors elle lance l’opération LTRO. Concrètement, la BCE offre 500 milliards d’euros à 3 ans aux banques à 1% d’intérêt. Le but est de limiter la demande en crédit sur le marché interbancaire pour limiter son coût. Et d’autre part, par l’effet du carry trade (jouer des différences de taux), les banques vont prêter aux Etats, elles gagneront donc la différence et cela permettra d’accroître l’offre en crédit de ces Etats et donc abaisser son coût. Depuis, on remarque sur le graphique que le coût du crédit est retombé sous les niveaux de 2007, ce qui est encourageant. Cela signifie que le coût du crédit entre les banques est faible, et donc que l’offre de crédit ne manque pas.

Nous pouvons dire donc que nous ne risquons ici pas la crise de liquidité. Mais il faut veiller au grain, car depuis cet été, nous connaissons une série d’étrangeté économique. Par exemple, sur ses taux courts, la France gagne de l’argent en s’endettant (taux d’emprunt négatifs), alors que la situation conjoncturelle est très passable. Cela signifie que les investisseurs acceptent de perdre de l’argent pour assurer la sécurité de leur liquidité. Cela montre avant tout, le niveau de défiance qui règne sur les marchés financiers. Et, d’autre part, il faut veiller à un autre phénomène, la BCE a arrêté son LTRO au profit du SMP puis désormais de l’OMT. Ce dernier programme est une offre de crédit illimité aux Etats en difficulté ayant souscrit au MES. Alors c’est bien, la BCE devient prêteur en dernier recours, mais pour faire plaisir à l’Allemagne, l’opération est stérilisée. Cela signifie qu’il n’y a pas de création monétaire (pour éviter une inflation), ce qu’on fait sortir d’une poche vient d’une autre. La BCE, pour offrir aux Etats des crédits va bloquer les dépôts de banques privées chez elles. Cela signifie, que si les banques commençaient à se trouver à nouveau en difficulté, elles seraient rapidement en manque de liquidité.

Quelles leçons faut-il en tirer ?

Les banques ont aujourd’hui le premier rôle dans l’économie. Et pourtant, c’est la gabegie complète en leur sein. Elles ont le pouvoir d’écrouler le monde, et pourtant les affaires de manipulation et de mauvaises gestion s’accumulent. Leur rôle a pris une ampleur telle qu’aujourd’hui, au moindre signe de faiblesse, les Etats jettent à l’eau leur budget pour les sauver. On en vient alors à la notion économique d’aléa moral, les banques savent que quoiqu’il arrive, elles seront sauvées, pourquoi donc se forceraient-elles à faire attention sous ces conditions ? Prenons un exemple concret pour illustrer ce concept. Vous achetez un vélo en ville, vous achetez un cadenas et vous le mettez alors systématiquement, non ? Ça parait évident. Maintenant, on vous garantit gratuitement contre le vol, avez-vous vraiment besoin de mettre toujours l’antivol ? Par bonne conscience peut-être, mais en général, les banques n’ont pas bonne conscience, si ce n’est pour leur image.

Comment remédier à cela ? De façon simple, mettre d’une manière ou d’une autre la main sur les banques. Au plus fort de la crise, par exemple la Société Générale ne valait plus que 9 Milliards d’euros, on aurait pu la nationaliser ainsi que les autres grands établissements, et ainsi à travers un contrôle étatique se prémunir des risques de mauvaise gestion (même si empiriquement, les nationalisations n’ont pas nécessairement été couronnées de succès). Une autre manière consiste dans le programme de supervision bancaire européen, qui sera opérationnel à priori l’an prochain. Mais ce dernier prévoit que la BCE soit en charge des 6000 banques européennes, charge titanesque qui bien sûr ne permettra en aucun cas un réel travail de surveillance. Mais sur ces 6000 établissements, seuls quelques-uns présentent des risques systémiques, au lieu de chercher à tout réguler, il serait au moins autant judicieux de casser les grands établissements pour en faire émerger nombres de plus petits. D’une part, çela améliorerait l’efficience du marché bancaire à travers une meilleure concurrence, et d’autre part, la faillite d’un établissement ne déstabiliserait alors pas le monde entier. De surcroît aucune réelle connivence d’un oligopole ne pourrait alors émerger, contrairement à aujourd’hui, où on voit que des banques du monde entier ont manipulé les taux interbancaires.

Cette dernière solution me parait la seule viable dans les moyens actuels.

Roland Bonnet

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