Les guerres d’Italie (1494-1559) : une révolution militaire
Bataille de Marignan – Détail d'une enluminure attribuée au Maître à la Ratière.

Les guerres d’Italie (1494-1559) : une révolution militaire

Les guerres d’Italie peuvent être considérées comme un « laboratoire de la guerre moderne ». On y retrouve les dernières traces de l’art de la guerre hérité du Moyen-Age, très vite surpassé par l’apport de la modernité. Cette thèse est élaborée entre autre par l’historien britannique G. Parker, dans son ouvrage de référence en histoire militaire: The military revolution : 1500 – 1800.

C’est durant cette période que la chevalerie, dont la guerre de Cent Ans avait amorcé le déclin, trouve finalement son maître et s’efface peu à peu du champ de bataille devant la toute-puissance de l’infanterie. C’est également la certitude que les anciennes forteresses, construites en hauteur pour repousser des assauts venus d’échelles ou de beffrois, sont désormais incapables de protéger une place face à la multiplication des bouches à feu, dont les boulets de fer des Français traversent les « minces » murs et créent rapidement des brèches dans lesquelles s’engouffrent les piétons, pour le massacre et le pillage.

Les lourdes armures de la fin du Moyen-Age disparaissent, remplacées par des équipements plus légers. Seules subsistent les armures de parade, richement décorées. Les armes à feu rendent de plus en plus obsolètes ces lourdes protections, qui n’avaient déjà nullement empêché la chevalerie française, pourtant réputée être la meilleure du monde, de se faire décimer à Crécy ou à Azincourt. Seul survit l’idéal chevaleresque, incarné par le chevalier Bayard, idéal pourtant déphasé d’avec la réalité de la guerre qui se déroule.

« Ainsi était entrée en Italie une flamme, une peste, qui non seulement changea les Etats mais aussi les façons de gouverner, et les façons de faire la guerre. » – Francesco Guicciardini

L’arquebuse transforme la façon de faire la guerre, de la penser. Manier une épée, un bouclier, tirer à l’arc, demandait des années d’entrainement quotidien, et beaucoup d’argent. Former un arquebusier demande bien moins de temps, accentue de même le processus de « vulgarisation » de la guerre débuté lors de la guerre de Cent Ans : la roture prend sa revanche sur la noblesse équestre qui, pleine de morgue, méprisait la piétaille au plus haut point. Le chevalier qui, depuis son enfance manie l’épée, ne peut rien opposer au feu de la mousqueterie ou aux piques entrecroisés des mercenaires suisses ou allemands.

L’artillerie commence à être pensée comme une arme de campagne, même si son usage contre la troupe reste limité. Les pièces sont gigantesques, lourdes, lentes, peu précises, mais on assiste néanmoins à l’effet dévastateur, physique et psychologique, qu’elles provoquent : elles décident de la victoire à Ravenne (1512), déciment les rangs français à Novare (1513), brisent l’élan des Suisses à Marignan (1515). Deux auteurs majeurs de l’époque nous permettent de mieux comprendre cette période : Machiavel d’abord, bien évidemment. On ne présente plus l’un des plus grand penseur politique de toute l’histoire européenne (voir notre portrait de Machiavel). Mais outre Il Principe, Machiavel est aussi l’auteur de bien d’autres ouvrages forts intéressants. Deux retiennent particulièrement notre attention : Del arte della guerra et Discorsi sopra la prima deca di Tito Livio.

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Le premier est rédigé sous la forme d’un dialogue entre trois personnages : Cosimo Rucellai et Fabrizio Colonna, condottiere (capitaine de mercenaires) au service des Etats pontificaux. Dans cet ouvrage Machiavel expose, à travers le personnage de Colonna, la manière de lever, conduire et faire se battre une troupe au combat. L’auteur apporte des indications précieuses quant à la disposition des troupes sur le champ de bataille : la géométrisation des unités. Carrés de piquiers, lignes d’arquebusiers, les mouvements de troupes sont codifiés de manière géométrique afin d’optimiser l’effet des armes.

Deux d’entre elles dominent dans l’infanterie : la pique et l’arquebuse. Ce sont toutes deux des armes d’un maniement simple, qui requièrent peu d’entrainement mais qui ont cependant l’inconvénient de devoir être pensées collectivement. Prenons l’exemple de la pique : son usage n’est pas nouveau dans l’histoire et en cela, nous pouvons faire un rapprochement intéressant entre les méthodes de combat de l’Antiquité gréco-latine et celles de la Renaissance, comparaison bien avantageuse vu le contexte de « retour aux sources ». Les Macédoniens déjà se servaient de longues piques, les sarisses. Mais seul, le piquier, tout comme le macédonien d’autrefois, est d’une vulnérabilité extrême : son arme ne peut être employée que d’estoc, son allonge ne lui permet pas de combattre « au contact », son encombrement empêche son utilisateur de posséder une bocle (petit bouclier). Aussi le piquier isolé n’a-t-il aucune chance face à un épéiste, dont le rôle à la bataille est précisément de traverser les lignes de piquiers en se protégeant de sa bocle, tout en taillant de sa lame les piquiers qui, généralement, ne portaient que peu de protection.

De même l’arquebuse, arme puissante — tellement puissante que l’on en parle dans certaines sources comme d’une pièce d’artillerie — n’est pas une arme « personnelle » à proprement parler puisque, encombrante (elle nécessite, comme le mousquet, l’utilisation d’une fourquine) et ayant une portée efficace ne dépassant pas les 50 mètres, le tout additionné à son temps de rechargement (un tir environ toutes les minutes), un arquebusier ou même un mousquetaire isolé a peu de chance de survie face à un adversaire équipé d’une arme blanche, surtout si celui-ci est à cheval. Ajoutons à cela le très probable effet du stress lié au caractère décisif du tir face à l’ennemi en question, à savoir que s’il loupe sa cible, l’arquebusier ou le mousquetaire a bien des chances d’y rester.

Aussi la géométrisation des formations d’infanterie permet-elle de pallier cela. Les carrés de piquiers deviennent autant de forteresses impénétrables, les lignes de mousquetaires lâchant quant à elles des volées de plomb. Ce n’est en effet pas la précision qui compte, mais bien le nombre de bouches à feu capables de tirer en même temps des salves de projectiles, afin de clairsemer les carrés de piquiers. En cela les arquebusiers et les mousquetaires reprennent la tradition de l’archerie médiévale: la volée de projectiles. La seule arme de précision de l’époque, c’est l’arbalète, comme ce fut d’ailleurs toujours plus ou moins le cas. L’arc long gallois, le fameux longbow anglais, n’était pas une arme de précision ; mais de par sa taille il pouvait tirer de longues flèches sur d’importantes distances, et ce en tir courbe pour créer un effet de zone.

Le nord de l'Italie en 1494.

Le nord de l’Italie en 1494.

La deuxième source d’époque, c’est le récit de Francisco Guiccardini, diplomate florentin qui rédigea une Histoire d’Italie, somme passionnante qui retrace l’histoire politique, diplomatique et militaire de la péninsule de 1492 — soit deux ans avant l’invasion française — à 1534. On y apprend notamment à quel point l’invasion française de la fin de l’été 1494 a été d’une vigueur extrême. On parle de la furia francese, de la vitesse avec laquelle se déplace l’armée du roi Charles VIII parti conquérir Naples, prenant toutes les places qui lui résistent en peu de temps, grâce à son artillerie.

C’est là que l’œuvre de Guicciardini est importante pour l’histoire militaire. Certes elle est une source fiable et détaillée des évènements politiques, militaires et diplomatique, mais elle est également un témoignage de l’avancée technologique de la France en matière d’artillerie. L’on sait que dès la guerre de Cent Ans, Français et Anglais usèrent de pièces d’artillerie primitives, aux proportions dantesques et à la dangerosité limitée pour l’assiégé, mais moins pour l’assiégeant. Les risques d’explosion de la pièce étaient bien réels, notamment à cause du mode de fabrication des canons. Ces derniers étaient un assemblage de morceaux de métal enserrés par des anneaux de fer qui retenaient le tout. On peut d’ailleurs voir certains spécimens au musée de l’Armée.

De plus et nonobstant une cadence de tir très faible (quelques coups par heure seulement), les premiers modèles tiraient de gros boulets de pierre, qui explosaient au contact de la muraille, causant des dégâts mais pas autant que le boulet de fer qui lui succèdera. Ce dernier apparaît de manière régulière dans les armées vers la fin du XVème siècle, surtout dans l’armée française. Guicciardini nous apprend que l’artillerie italienne était bien en retard, de même que celle de l’Empire, face à l’artillerie française qui employait uniquement le boulet en fer, mais qui en plus possédait un train d’artillerie bien plus mobile. Deuxième innovation française qui surpris grandement les Italiens, Guicciardini en tête : l’emploi d’un affût sur deux roues et tracté par des chevaux, permettant une rapidité d’action — pour l’époque — bien supérieure aux autres nations.

Cette supériorité française s’explique par le fait que le royaume a dû mener une guerre contre l’Empire des Habsbourg au sujet du partage du duché de Bourgogne, entre 1477 et 1482. C’est d’ailleurs grâce aux acquis de cette guerre, tant territoriaux que technologiques (toute guerre est riche d’enseignements), que l’armée du roi de France pût entreprendre la conquête du royaume de Naples en 1494.

Nous pouvons à cela ajouter une troisième source importante mais à laquelle on pense moins : les sources iconographiques. Très présentes dans les ouvrages d’époque, deux sont particulièrement pertinentes pour illustrer notre propos. La première, l’enluminure représentant la bataille de Marignan, attribuée à Maitre de la Ratière et conservée au château de Chantilly. On y remarquera la disposition des armées, la surreprésentation de l’infanterie par rapport à une cavalerie centrée autour de la personne de François Ier, la disposition des canons, etc. Cette enluminure sert d’ailleurs de première de couverture à deux ouvrages de référence sur les guerres d’Italie : celui de Jean-Louis Fournel : Les guerres d’Italie, des batailles pour l’Europe (1494 – 1559) et celui d’Amable Sablon du Corail : Marignan, 1515.

Bataille de Marignan – Détail d'une enluminure attribuée au Maître à la Ratière.

Bataille de Marignan – Détail d’une enluminure attribuée au Maître à la Ratière.

La deuxième (ci-dessous), dont nous n’avons pas la source mais qui est parfaitement visible sur le livret d’accueil de l’exposition « Chevaliers et bombardes » au musée de l’Armée1, illustre parfaitement la mise à mort de la chevalerie par l’arme à feu : on observe en effet une charge de cavalerie brisée dans son élan par la mitraille expulsée de la bouche du canon.

La cavalerie est totalement dépassée par la puissance de feu de l'artillerie.

La cavalerie est totalement dépassée par la puissance de feu de l’artillerie.

Quel constat faire de ces guerres d’Italie ?

Un double. D’abord sur un plan tactique, les guerres d’Italie marque la disparition définitive de la chevalerie sur le champ de bataille — non pas dans son univers mental, qui lui subsiste encore après, sous une autre forme — et un effacement de la cavalerie face à l’infanterie : c’est la revanche de Valens sur Fritigern. C’est aussi la prise en compte de plus en plus importante des armes à feu individuelles dans les armées, dont elles deviendront un siècle et demi plus tard l’unique composante pour l’infanterie.

L’artillerie se développe, mais reste une arme relativement négligée en dehors des sièges. Certes elle permet de disloquer les carrés d’infanterie, mais elle reste à un stade embryonnaire quant à ses utilisations. On pourra objecter à cela le génie tactique du Duc de Ferrare qui sut employer son artillerie à merveille aux côtés des armées du roi de France, mais à part cela, une méfiance vis-à-vis de cette arme reste vivace : d’un côté les penseurs comme Machiavel n’y voient qu’un instrument bruyant et peu efficace, sinon pour effrayer les chevaux ; de l’autre la noblesse, Bayard en tête, méprise hautement les armes à feu — le rapport de la noblesse d’épée avec les armes de jet quel qu’elles soient a toujours été compliqué, et ce dès le Moyen-Age — jugées indignes et déshonorantes. Comble de l’ironie, Bayard mourra d’une balle dans le dos à Novare, le 29 avril 1524.

Stratégiquement, les guerres d’Italie illustrent la progressive montée en puissance des Etats : le royaume de France, sorti grisé de sa victoire en Bourgogne, exporte désormais sa volonté de puissance en dehors de ses frontières et mène onze guerres meurtrières au-delà des Alpes, avec des armées toujours plus nombreuses. Comme l’explique Parker dans l’ouvrage cité plus haut, ce genre de démarche ne peut être entreprise que par des Etats ayant la capacité à la fois financière et administrative de constituer, mener, entretenir durant la campagne, une armée au complet.

De même, si dans les premiers temps les campagnes françaises en Italie avaient pour but d’asseoir la souveraineté du roi de France sur le royaume de Naples ou le duché de Milan, les dernières guerres vont avoir l’Italie plus comme théâtre d’opération que comme objectif de conquête à proprement parler : l’objectif du roi de France est alors de briser l’encerclement du royaume par l’Empire de Charles Quint, prémices de la guerre pluriséculaires entre les deux Etats.

Adhérer

Bibliographie

Ouvrages généraux

  • HAMON Philippe, CORNETTE, Joëlle, Les Renaissances : 1453 – 1559, Belin, 2014, 617p.
  • TALLON Alain, l’Europe de la Renaissance, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2013, 128p.
  • TALLON Alain, L’Europe au XVIe siècle. États et relations internationales, PUF, coll. « Nouvelle Clio », 280p.
  • BOURQUIN Laurent, Le XVIème siècle, Belin, coll. « Belin Sup Histoire », 2007.
  • JOUANNA Arlette, La France au XVIème siècle, PUF, 2012, 720p.
  • CORVISIER André, Histoire militaire de la France, T1 : des origines à 1715, PUF, 632p.
  • PARKER Geofrey, La révolution militaire : 1500-1800, Perrin, 448p.
  • CHALIGNOT Jean, Guerre et société à l’époque moderne, PUF, coll. « Nouvelle Clio », 360p.
  • ARNOLD Thomas F., Les Guerres de la Renaissance, XVe-XVIe siècles, Autrement, coll. « Atlas de la guerre », 224p.
  • LE ROUX Nicolas, Le crépuscule de la chevalerie : Noblesse et guerre au siècle de la Renaissance, Champ Wallon, 2015, 409p.
  • DERUELLE Benjamin, De papier, de fer et de sang : Chevaliers et chevalerie à l’épreuve de la modernité (1460-1620), Publications de la Sorbonne, 2015, 671p.

Dictionnaires

  • CORVISIER André, Dictionnaire d’art et d’histoire militaire, PUF, 885p.
  • COLLECTIF, Dictionnaire de l’Ancien Régime, PUF, 2010, 1408p.

Sources imprimées

  • MACHIAVEL Nicolas, Œuvres, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1504p.
  • GUICCIARDINI, Francesco, Histoire d’Italie, 2 tomes, Robert Laffont, coll. « Bouquins ».

Sur les guerres d’Italie

  • FOURNEL Jean-Louis, Les guerres d’Italie, des batailles pour l’Europe (1494 – 1559), Gallimard, coll. « Découverte », 145p.
  • SABLON DU CORAIL Amable, 1515 : Marignan, Tallandier, 2015, 384p.
  • LE GALL Jean-Marie, L’honneur perdu de François Ier, Payot, 2015, 496p.
  • BANGERTER Olivier, Novare (1513), Economica, 2000, 144p.

Biographies

  • LABANDE-MAILFERT Yvonne, Charles VIII : le vouloir et la destinée, Fayard, 512p.
  • QUILLET Bernard, Louis XII, Fayard, 518p.
  • JACQUART Jean, François Ier, Fayard, 458p.
  • JACQUART Jean, Bayard, Fayard, 393p.
  • CLOULAS Ivan, Henri II, Fayard, 691p.
  • CLOULAS Ivan, Jules II : le Pape terrible, 390p.
  • CHAUNU Pierre, Charles Quint, Fayard, 854p.
  • HEERS Jacques, Machiavel, Fayard, 459p.
  • PROLONGEAU Hubert, Machiavel, Gallimard, coll. « Folio biographies », 240p.
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A propos de Louis Landais

Louis Landais
Etudiant, passionné d'histoire et des Humanités en général.

2 commentaires

  1. Alban

    Un papier intéressant.

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  2. Analyse intéressante. Nous avons eu la visite d’Amable Sablon du Corail au CRHM (Sorbonne) cette année pour son livre sur Marignan. Attention, Parker est un théoricien, sa « révolution militaire » est une vue a posteriori, donc faussée par la perspective et le désir de « faire logique » (la systémisation est un défaut très anglo-saxon). Vous avez raison de privilégier les sources. Votre conclusion est juste : on passe d’une guerre « privée » (héritage de diverses maisons) à un conflit international (France – Habsbourg).
    Pas d’accord avec vous sur un point : la précision des arcs anglais dits « long bow ». Les Anglais s’en servent, il est vrai, comme d’une arme de saturation, mais il reste bien plus précis qu’un arquebuse, voir L. et F. Funcken, « Costumes, armures et armes au temps de la chevalerie ». Or le coût du long apprentissage des archers est lourd : il faut des mois voire des années pour faire un bon archer, l’arc est taillé sur mesure, un bon spécialiste se paie cher ; tandis que la formation d’un arquebusier ou d’un mousquetaire est brève. Le XVIe siècle (et plus encore le XVIIe) voit croître le volume des armées, donc des charges militaires (matériel, soldes, vivres, etc.).

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