lundi, 23 octobre, 2017
Faut-il brûler l’art contemporain ? – partie IV

Faut-il brûler l’art contemporain ? – partie IV

Il y a quelques mois, c’était un « plug anal » géant sur la Place Vendôme à Paris, aujourd’hui c’est un vagin géant stylisé dans le parc du château de Versailles. Les exemples de cet ordre sont légion. L’occasion d’une réflexion sur cet « art contemporain » qui a envahi l’espace public.

Si l’art contemporain fait l’économie des contraintes inhérentes à la pratique de la discipline artistique, si les exigences à la hauteur desquelles notre œuvre doit s’élever pour faire l’attestation de sa pleine contribution à l’art sont ignorées, l’immense majorité des créateurs contemporains continuent à prétendre au statut d’artistes ; quand bien même (presque) rien de ce qu’ils font ne relèvent des conditions dont la réunion définie l’existence de l’art comme matière. Ils sont pourtant les premiers à faire reconnaître leur droit de créer en dehors des codes habituels ; les premiers à sublimer leurs créations comme autant de coups frontaux donnés à l’institution artistique réglementaire ; les premiers d’ailleurs à nier que la création puisse s’épanouir dans le cadre jugé étriqué d’un corpus réglementaire ; les premiers à militer pour que l’on reconnaisse à leurs créations une dimension transversale, bouleversante, novatrice, c’est-à-dire que cette immense majorité des créateurs contemporains, après que leur démarche les ai volontairement installés à la marge de l’art, réclament toutefois qu’on leur accorde le précieux statut dont ils s’échinent pourtant à saper les fondations.

Prestige de l’art. C’est qu’il y a, nous dit leur aveu involontaire, un prestige de l’art, un honneur à être artiste. D’où vient qu’il est valorisant d’être artiste sinon en ceci que la splendeur de l’art (d’après la description que nous avons donné dans la Partie I de notre propos) a conféré aux artistes d’être l’objet de tant d’admirations à travers les siècles – laquelle admiration a autorisé l’art lui-même à figurer au rang des matières d’exception ? « Etre artiste », c’est être à la suite d’un Michel-Ange ; non par fidélité à sa technique ou animé du souci de perpétuer la tradition d’exigence qui a fait sa gloire, mais parce que Michel-Ange est glorieux et qu’à sa suite sa gloire nous éclabousse. Le créateur contemporain jouit alors de l’honneur qu’il y a, dans l’imaginaire collectif profane, d’être de l’école de Michel-Ange sans jamais justifier cet honneur par l’ensemble des efforts et la sublimation du talent qui, eux, ont fait la gloire de Michel-Ange. Y a-t-il mérite plus usurpé que celui-ci ?

Cette revendication du statut d’artiste, après que nous avons dit ce qui précède, s’apparente au désir de profiter des avantages d’une ascendance prestigieuse, une sorte de droit héréditaire à jouir du prestige accumulé par d’autres, à profiter des biens, des richesses, d’une réputation favorable ou d’un statut juridique, social ou politique quelconque dans une logique qui lorsqu’elle s’applique à la pure transmission du pur pouvoir politique offre les conditions d’existence d’un système de nature monarchique. Paradoxalement, alors que les codes intellectuels de notre époque convergent en direction du rejet de l’idée même d’une transmission des privilèges par l’origine clanique, qu’elle refuse à quiconque de se revendiquer d’un privilège dont il n’a pas personnellement travaillé à la portion la plus significative de l’édification –impliquant mécaniquement que le seul mérite qui doit pouvoir faire la satisfaction d’un homme, le seul que la société prétend reconnaître comme légitime, est un mérite dont il n’a pas hérité, dont il n’est pas dépositaire du seul fait de sa filiation – les créateurs contemporains, au sein de cette même époque, peuvent spéculer sur le prestige qu’il y a à être des héritiers de la grande école artistique. En somme de jouir d’un statut dont le prestige fut accumulé par d’autres d’après leurs facultés à répondre à de rigoureux critères d’exigences, et ce sans que l’époque ne semble y voir la contradiction profonde.

Dissipons un éventuel malentendu : un juriste, ou d’une manière générale l’ensemble des juristes qui font la profession, sont effectivement les héritiers de la discipline juridique et l’exercent à leur tour sans en être ni les fondateurs ni les personnalités (notamment historiques) les plus manifestement contributrices de l’œuvre juridique. Cet état de fait doit-il leur interdire de prétendre au statut de juriste ? D’après notre propos, non, puisque les juristes d’aujourd’hui ne pratiquent pas la profession de juriste comme les créateurs contemporains pratiquent la discipline artistique, à savoir que les juristes reçoivent un enseignement auquel ils se conforment et qui, seul, les qualifie. Lequel enseignement, s’il n’est certes pas identique à celui qu’ont reçu les juristes des générations précédentes, s’inscrit dans une cohérence et, c’est clairement dit, une cohérence héréditaire ; entendu ici que par cohérence héréditaire nous voulons dire qu’il y a continuité de principes, de règles et d’objectifs dans l’exercice du métier de juriste. Ce n’est pas le cas de l’art contemporain dont la pratique est assumément en dehors des canons de l’art. Aussi légitime soit la revendication du statut de juriste par celui qui reçoit un enseignement inscrit dans une continuité de principes, de règles et d’objectifs dont c’est précisément la réunion qui définie les contours du métier de juriste, aussi illégitime est la revendication du statut d’artiste par celui qui pratique son activité en dehors des principes, des règles et des objectifs dont c’est précisément la réunion qui définie les contours de la matière artistique.

Susceptibilité du créateur contemporain à qui l’on dit qu’il n’est pas un artiste. Lui dire qu’il n’est pas un artiste –pour les raisons développées ci-avant- n’est pas lui dire que sa création est ratée, entendu ici que par ratée nous voulons dire qu’elle n’a pas satisfait aux attentes du créateur lui-même, ou aux attentes d’un cahier des charges. Nous dirions pareillement à un artiste que son œuvre est ratée pour les mêmes raisons. C’est seulement lui dire que même si sa création est méritante, manifestement exigeante dans son élaboration, elle n’est pas une œuvre d’art pour autant, puisqu’elle est autre chose qui n’est pas de l’art sans que cela ne lui retire d’éventuelles qualités ni ne retire à son concepteur un éventuel mérite. Un pâtissier pourrait bien réaliser un gâteau fruit d’un important travail de précision, ça ne fait pas de lui un peintre pour autant, ni un médecin, ni un avocat, ni sculpteur, ni un plombier. Ca en fait un pâtissier.

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Jonathan Sturel

Illustration : Galerie Nathalie Odabia Paris/Bruxelles- Exposition Jean Deswane (septembre à octobre 2013).

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A propos de Jonathan Sturel

Jonathan Sturel
Jonathan Sturel, observateur critique du monde moderne, est l'auteur du livre « La Contre-histoire de Michel Onfray » paru aux Editions Tatamis en août 2014.

3 commentaires

  1. Je reconnais que l’Art ne fait pas partie de mes domaines de compétence mais il y a en fait deux points important à aborder. Le premier est de savoir si l’art contemporain est en cohérence avec le Beau au sen visuel et au sens de l’interprétation donnée par l’artiste. Le second est que l’on dit que l’art représente l’état de notre société. Il s’avère que ça soit bien le cas et là, le niveau est tombé bien bas.

  2. Au Salon des Indépendants de 1910 figura la toile « Coucher de soleil sur l’Adriatique » , le catalogue de l’exposition en donnant pour auteur un certain Joachim-Raphaël Boronali ; les critiques d’art s’intéressèrent à ce tableau qui fut fort diversement commenté , jusqu’au jour où le journal « Le Matin » reçut la visite de l’écrivain Roland Dorgelès qui révéla, constat d’huissier à l’appui, que l’auteur était en fait l’âne du patron du Lapin Agile, célèbre cabaret de la Butte Montmartre
    Boronali était tout simplement l’anagramme d’Aliboron, nom donné à l’âne par La Fontaine dans ses « Fables », et l’oeuvre avait été réalisée en attachant un pinceau à la queue de l’animal…

  3. Aussi pertinentes que peuvent être vos propos sur l’art, j’omettrai tout de même quelques remarques :
    On ne eut pas dire que le métier de juriste n’a pas changé aujourd’hui; de la même manière qu’un médecin prononce un serment d’Hippocrate qui n’a plus rien voir avec le premier (mais ce n’est pas mon domaine d’expertise). Concernant les artistes, ceux formés dans les écoles d’art perpétuent à mon sens une nouvelle tradition (de l’anti-tradition oui, mais ils abordent toujours la création dans le sens de la déconstruction, c’est ce que l’on voit aujourd’hui). Il y a bien « continuité de principes, de règles et d’objectifs » auxquels les artistes contemporains se conforment. L’art contemporain est extrêmement conformiste et suit à la lettre (mais sans l’esprit) des préceptes émis par la pensée structuraliste des années 60.
    Malheureusement, plus personne ne peut se revendiquer de Michel-ange, et la majeur partie des artistes sont très modestes quand au statut qu’ils invoquent en parlant d’eux (beaucoup n’osent pas se dire « artiste »). Je pense qu’on peut classer les artistes d’aujourd’hui en deux classes : les contemporains, ceux qui ont compris et profitent du système marchand, qui jouent de leur plus-value commerciale (dont la presse est avide), et le reste des artistes qui restent « dans leur bulle », font des petites expos, dont on n’entend peu parler. Je pense que, du fait que les écoles proposent de moins en moins l’apprentissage de techniques ancestrales (sculpture sur pierre, peinture classique), les étudiants en art (qui n’ont pas les moyens ou l’idée d’aller se former dans des écoles privées ou chez un sculpteur/peintre) se retrouvent à chercher une technique à apprendre dans tout ce qu’ils peuvent trouver (agences de publicité graphique, industries, street art). La plupart sont des autodidactes, puisqu’il n’y a officiellement plus de maître à suivre.
    La plupart ne cherche pas à ressembler à jeff Koons ou Kapoor ou qui sais-je encore. Il est triste selon moi de ne s’attarder que sur ceux qui désirent faire le buzz. Ils s’en fichent d’être mal vu, si leur « art » est absurde et provocateur, c’est précisément pour ça qu’ils l’ont fait.
    Le fait que leurs expositions soient ostentatoires et fassent brasser des milliards (aussi grâce au fait qu’elles suscitent des critiques et des dégradations), montre le système monétaire lui-même comme absurde. Je ne pense pas que ce soit de « la reprogrammation des consciences humaines ». Les français ne sont pas dupes. Ce sont à mon avis les derniers sursauts d’un système qui s’effondre. Un effet de « liquidation totale » : on brasse le plus possible tant qu’on peut, puisque la boutique va fermer.
    Je dirais pour finir que plutôt qu’encenser ceux qui en fait ne demandent que ça, il faudrait aller chercher et parler d’art « vrai ». Il est caché, mais toujours là.

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