samedi, 22 juillet, 2017
Alger-Marseille : aller simple

Alger-Marseille : aller simple

« Une partie de ma vie s’est terminée lorsque, du bateau, j’ai vu s’éloigner les maisons blanches qui bordent la baie, les arcades du boulevard du front de mer, les grands immeubles de mon quartier. J’ai voulu tout fixer une dernière fois avant que les lignes ne s’estompent dans le lointain. Sanglotante, je me suis effondrée contre le bastingage, le visage enfoui dans mes bras repliés. J’ai pleuré sans honte et sans retenue, comme cet autre jour, en mars, rue d’Isly. Je savais que je n’étais pas seule à le faire et que ceux qui me regardaient, avec un calme apparent, sombreraient comme moi demain. »

Francine Dessaigne, extrait du «Journal d’une mère de famille pied-noir».

Une vérité historique à rétablir

Si certains trouvent la formule «la valise ou le cercueil» exagérée, qu’ils se renseignent, tout d’abord, un peu plus sur le sort cruel réservé aux Français restés après l’indépendance. N’ayant dès lors pas d’autres choix que le départ de leur terre natale, terre qu’ils ont façonnée au point d’en voir les traces et l’héritage jusqu’à aujourd’hui, les Européens d’Algérie en ont ressenti un profond déchirement que les années n’ont jamais contribué à effacer. Arrachés à leur terre d’enfance, ils ont constitué un des plus grands exils forcés du XXe siècle. Ce peuple, constitué d’apports successifs des diverses régions françaises, de Lorrains et d’Alsaciens à la suite de la prise de l’Alsace-Lorraine par la Prusse en 1870, d’Italiens, d’Espagnols, de Maltais, a formé les Européens d’Algérie. Dans l’esprit de ce peuple, l’Europe se construisait déjà au quotidien avec les pays bordant la Méditerranée et partageant une culture commune. Toutes les catégories sociales y étaient représentées, comme le montre le parcours si riche d’Albert Camus, issu d’une famille modeste. Pris au piège de l’Histoire, ce peuple a ensuite connu les drames du conflit algérien : en la matière, ce peuple a expérimenté dans sa chair la terreur de vivre dans la hantise d’attentats terroristes frappant aveuglément des civils. Les musulmans ont, d’ailleurs, été les principales victimes de cette longue liste d’attentats perpétrés par le FLN de 1954 à 1962. En effet, sont recensés 19 166 tués –dont 2 788 Européens et 16 378 musulmans– et 21 151 blessés –dont 7 541 Européens et 13 610 musulmans. Le nombre de disparus civils s’élève à 13 296 musulmans et 371 Européens jusqu’au 19 mars 1962. Albert Camus a résumé ce ressenti lié à cette époque troublée : « En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. » Ce peuple, enfin, a subi les contrecoups d’une propagande médiatique, qui poursuit son «oeuvre» jusqu’à nos jours, qui fait dire à Camus : « À lire une certaine presse, il semblerait vraiment que l’Algérie soit peuplée d’un million de colons à cravache et à cigare, montés sur Cadillac. »

Le plus frappant réside dans le décalage criant entre de nombreux Algériens souhaitant que les pieds noirs demeurent en Algérie et l’accueil réservé par les autorités bourrées de préjugés sur ces «colons», ces «fainéants» ou encore ces «fascistes», le plus éminent exemple venant du maire socialiste de Marseille de l’époque, Gaston Defferre : « Que les pieds-noirs aillent se réadapter ailleurs. » Ce comportement de traître renvoie au réseau des porteurs de valises organisé par l’intelligentsia française et les communistes. Le ministre en charge des rapatriés, Robert Boulin, persiste à dire en 1962 qu’il n’y a pas d’exode mais qu’il s’agit plutôt de « vacanciers un peu pressés d’anticiper leurs congés »… Louis Joxe expose même en Conseil des Ministres sa crainte qu’ils « n’inoculent le fascisme en France »… De Gaulle, enfin, tant vanté aujourd’hui et à juste titre pour son aspect visionnaire sur bien des sujets, s’est pourtant lourdement fourvoyé sur la question algérienne en reprochant par exemple à Alain Peyrefitte qu’il « exagérait les choses » lorsque celui-ci parlait de plusieurs centaines de milliers de personnes sur le départ, comme cela est rapporté dans «C’était De Gaulle». Ce scandale fait écho à celui réservé par les nouvelles autorités algériennes vis-à-vis des harkis ayant payés le prix du sang, non seulement les soldats mais également toute leur famille. La démarche idéologique du FLN a entraîné dans son sillon une intolérance et une rancœur à l’encontre de ce peuple qui s’est sacrifié pour le drapeau tricolore.

Retombées géopolitiques et intérieures pour la France

Comme le dit Éric Zemmour dans le «Suicide français», à travers le choix de l’Algérie algérienne, De Gaulle fait le choix du progrès économique et social au détriment de la vision impériale de la France. C’est également un choix fondé sur la crainte d’une assimilation impossible de ces millions de musulmans en Algérie qui afflueraient tous en métropole au point que son village d’origine finisse par s’appeler «Colombey-les-Deux-Mosquées» au lieu de Colombey-les-Deux-Églises. Une fois achevée, la politique de décolonisation a, en outre, permis au général de Gaulle de se tailler une popularité parmi les pays non alignés réunis dans le sillage de la conférence de Bandung, dans un contexte de guerre froide et de paternalisme subi par les États-Unis et l’URSS.

Force est de constater que ce choix est venu se fracasser sur le mur de deux réalités distinctes. D’une part,  l’essoufflement du progrès social et la fin des 30 Glorieuses se sont faits sur l’explosion du prix du pétrole, pétrole que les Français avaient découverts dans le Sahara algérien. D’autre part, la captation du pouvoir par un groupe en Algérie, comme le souligne bien Lounis Aggoun, et l’échec cuisant de la politique du FLN ont conduit à une immigration massive d’Algériens. Ces générations d’Algériens, pourtant fraîchement indépendants, se sont éprises de liberté et de prospérité…chez leur ancien colonisateur ! L’immigration d’Algériens en France date du début du XXe siècle avec les premiers kabyles fuyant leurs difficiles conditions de vie dénoncées en amont de l’insurrection algérienne par Camus. Puis, ces flux migratoires se sont massifiés à partir des années 70 sous l’effet d’une complaisance coupable des élites françaises qui y voyaient là une main d’oeuvre bon marché alors que le salarié français devenait trop cher à mesure que la crise économique s’emparait du pays. Une immigration essentiellement familiale a suivi ces premières vagues d’immigration de travail du fait d’une législation favorable au regroupement familial adoptée par Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac. Le désastre de la politique algérienne depuis l’indépendance se reflète dans les chiffres de l’immigration aujourd’hui: les Français d’origine algérienne constituent la première «communauté» parmi les Français d’origine immigrée.

Quelles voies d’avenir tracer pour la France et l’Algérie ?

Tout d’abord, il convient d’éviter absolument que ce scénario de guerre civile qui a emporté l’Algérie il y a près de 60 ans ne vienne s’importer en France de nos jours si l’on venait à céder aux sirènes du «choc des civilisations». Cette guerre civile, dans la France d’aujourd’hui, serait autrement plus grave car cristallisée, d’une part, par une crise économique larvée et par des tensions communautaires très vives, d’autre part. Ces tensions sont alimentées par un contexte de fragmentation de la société française tout proche de monter les Français les uns contre les autres. On assiste à une dissension de plus en plus forte entre les français de confession musulmane et français de confession juive ou encore entre «français de souche» et français musulmans, montés en épingle par les médias et suspectés de rogner dans leur majorité sur une laïcité française quand elle n’est en réalité mal vécue que par une minorité d’entre eux.

Si parmi les personnes venues d’Algérie, on compte Bernard-Henry Lévy, la figure de proue du politiquement correct et de la politique étrangère française d’alignement sioniste, il existe également des figures de résistance à cette doxa médiatique comme Eric Zemmour ou encore Camel Bechikh. Parmi les 5 terroristes s’étant rendus coupables d’agressions terroristes sur le sol français en 2015, 4 sont d’origine ou de nationalité algérienne. Comme l’était Mohamed Mérah. Comme l’étaient les terroristes ayant frappé la France dans les années 90: ceux ayant détourné un avion d’Alger à Marseille et ceux ayant posé des bombes à Paris en 1995. Ceci n’est pas qu’une «coïncidence de l’histoire» mais est révélateur d’une réalité plus enfouie, celle d’un malaise niché dans l’inconscient collectif entre la France et l’Algérie. Cette souffrance intérieure et cette crise identitaire prennent racine dans une histoire franco-algérienne mal digérée par des Français d’origine algérienne dont les ancêtres étaient fiers d’avoir donner l’indépendance à leur pays pour ensuite se résoudre à aller chercher un avenir meilleur chez leur ancien colonisateur. Ces Français immigrés de la 2e et 3e génération, bercées à la sauce repentante de l’Éducation Nationale qui confine à la haine de la France, savent dans leur for intérieur que la clef de l’indépendance de leur pays d’origine tant fantasmé n’a pas été obtenue glorieusement par les armes face aux «colons français». Elle a été plutôt quasiment «léguée» par Paris et obtenue sur le tapis d’une capitulation politique des autorités françaises qui ont préféré «lâcher» l’Algérie au FLN à travers les accords d’Évian, ce qui a précipité le départ de Michel Debré du gouvernement de l’époque. Accepter cette réalité historique est le fondement de toute compréhension réciproque. C’est pourquoi, sur cette base de compréhension mutuelle, il faut que cessent les combats d’arrière garde qui gaspillent leur temps à dénoncer un colonialisme achevé depuis maintenant 53 ans. Français et Algériens feraient mieux d’unir leurs efforts pour dénoncer haut et fort un système colonial ayant toujours cours ailleurs en Méditerranée et qui souille la terre du Christ.

L’avenir doit être à l’apaisement. L’avenir doit être à la fondation d’un pacte commun de réconciliation entre les deux rives de la Méditerranée pour entreprendre ensemble des projets de coopération ambitieux et structurants pour les économies de nos deux peuples ! Cette coopération fondatrice doit être la voie d’entrée puis la pierre angulaire d’une coopération plus large avec d’autres pays en Méditerranée ! Brisons ce choc des civilisations qu’on nous promet au lieu d’y succomber! La Mare Nostrum, terre fondatrice de tant de richesses, de cultures, d’échanges à travers les siècles, mérite mieux que la confiscation des extrémismes nocifs qui la déchirent. Tournons le dos aux erreurs interventionnistes françaises en Libye et donnons l’exemple au monde d’une France qui regarde plus loin qu’à Bruxelles ou Berlin ! D’une France qui s’appuie sur la francophonie pour amorcer une résolution de la fracture Nord-Sud et des différends entre Occident et Orient!

Pour l’heure, l’actualité internationale tragique n’incite pas à cet optimisme et l’Algérie, malgré tous les défauts cités plus haut, a le mérite de résister aux sirènes islamistes du «Printemps arabe» ainsi qu’aux différentes menaces qui couvent sur ses frontières extérieures, aussi bien à l’ouest, à l’est qu’au sud. Depuis la fin du régime libyen tombé par la faute de la diplomatie française, l’Algérie demeure le dernier verrou qui bloque encore des flux d’immigration qui seraient encore plus massifs et dramatiques si le plus grand pays du Maghreb venait à changer de régime. Disposant d’une armée étoffée et solide, l’Algérie est toujours soutenue par la Russie et la Chine. Elle ne se trouve pas dans le giron de l’OTAN, ce qui en fait depuis plusieurs années une potentielle cible de l’impérialisme états-unien pour des déstabilisations futures, qu’elles soient internes ou externes. Ceci d’autant plus que l’Algérie, au même titre que tout producteur de pétrole et de gaz, se voit affaiblie économiquement par cette phase de pétrole bon marché. Dès lors, la priorité pour la France consiste à fonder avec l’Algérie un axe de résistance antiterroriste. Enfin, l’Algérie doit être la tête de pont dans la lutte contre l’entrée illégale et massive de clandestins, pour la plupart toujours . Par sa position géographique, l’Algérie se situe au carrefour entre, d’un côté, une Afrique martyrisée par la propagation de groupes islamistes violents, se greffant à ses problèmes bien connus sur le plan économique et social, et de l’autre une Europe vieillissante n’ayant plus ni Etat ni frontières pour la protéger du fait du «désarmement organisé» créé par l’Union Européenne.

« J’ai été et suis toujours partisan d’une Algérie juste, où les deux populations doivent vivre en paix et dans l’égalité. » Albert Camus

Guillaume N.

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A propos de Guillaume N.

Guillaume N.
Passionné par le débat d'idées, je m'intéresse à tout ce qui touche à l'Homme en général, et à l'histoire, la politique, Paris et notre douce France, en particulier. Jeune diplômé en économie, j'aspire à faire partager les vertus du bonapartisme: synthèse de la gauche et de la droite, des traditions et de la modernité, vecteur de pragmatisme et du rejet du dogmatisme.

Un commentaire

  1. L’Algérie est toujours un sujet passionnant, pour nous qui avons eu un père appele a la guerre d’Algérie. Il y a laissé sa santé, il a pu rentrer grâce a ma naissance en 56. Il n’a jamais voulu nous raconter ce qu’il y avait vécu… Car on sentait le traumatisme d’avoir du vivre des choses plutôt horribles, impossibles pour lui.à conter. L’Algerie a marqué ma vie jusqu.a tard, tous ces non-dits m’ont influence dans mon existence. Mais quel beau pays brûlant, et fascinant, que j’ai pu visiter en 1978, et qui m’a accueillie avec beaucoup d’amitiés.

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