lundi, 27 mars, 2017

Histoire d’une repentance à trois vitesses

Dans le lexique médiatico-politique du XXIème siècle, le terme de repentance a indéniablement gagné sa place. Il est surtout employé lorsqu’un pouvoir politique décide de s’excuser de choses qu’il n’a pas commises auprès de gens qui ne les ont pas subies. Cela est censé nous réconcilier avec notre passé, évincer les luttes internes mal digérées, sans doute pour mieux se concentrer sur celles à venir. Henry Rousso avait magistralement traité le cas de l’occupation dans “Le syndrome de Vichy“. Colonisation, esclavage, génocides, répression policière… Longue litanie de péchés que l’on confesse aux curés de l’histoire coupable. “C’est trop facile”, aurait dit Brel. C’est surtout une imposture, à plusieurs niveaux car la repentance peut tenir toutes les prétentions, sauf celle de l’équation avec la vérité historique.

Il faut que les citoyens sachent le code noir de Colbert, l’origine de la prospérité de Nantes et de Bordeaux, la Vendée, la milice, la torture. Le problème est que ces coins d’ombre dans le salon de notre histoire nationale semblent couvrir toute la pièce dans les tableaux qu’en donnent les manuels scolaires, au point de ne plus voir les fresques magnifiques qui couvrent les murs. Soyons honnêtes. S’il faut dire, avec Voltaire, à quel prix on mangeait du sucre en Europe au XVIIIème siècle, rappelons qui nous vendait la main d’œuvre. Relisez Chien Blanc, de Romain Gary… Louis XIV, les impôts, les misérables, la guerre. Oui, pour mettre fin à l’encerclement du royaume et en faire la première puissance mondiale. Colbert, l’horrible esclavagiste père de nos ports. Messieurs les bien-pensants, le bonjour de Brest ! Napoléon a fait mourir beaucoup de soldats, de France et d’ailleurs, il a rétabli l’esclavage et a fédéré les États allemands contre lui, avec les conséquences que l’on sait (voyez les “Discours à la nation” de Johann Gottlieb Fichte, et “Les conséquences politiques de la paix” de Jacques Bainville ainsi que son Napoléon). Il a aussi illustré personnellement son adage selon lequel “les hommes de génie sont des météores destinés à brûler pour éclairer leur siècle”. Il tenta de cicatriser la déchirure révolutionnaire en alliant la droite et la gauche (sur ce procédé, je renvois aux magistraux ouvrages de Fabrice Bouthillon, notamment “Nazisme et Révolution“). Il généra, avec Cambacérès, un corpus législatif qui nous gouverne encore. Il écrivit une page des plus sanglantes et glorieuses de notre temps. Il fut pour cela expulsé des salles de classe d’aujourd’hui.

Pétain, Darnand et la division Charlemagne : oui, la France participa à la machine criminelle nazie. Elle fit aussi dérailler des convois, offrit aux alliés les plans du mur de l’Atlantique, subit le supplice de la baignoire et fit battre le cœur de l’escadrille Normandie-Niemen. S’il faut s’excuser pour la torture en Algérie, attendons en retour les mercis pour les hôpitaux, les routes et le Sahara. Attendons les excuses larmoyantes d’Abdelaziz Bouteflika pour les harkis égorgés et les bombes du FLN, ces mêmes méthodes que l’ont condamne en Corse en oubliant trop vite que l’Algérie en ce temps-là était aussi un département français. Et ces excuses coulant de la bouche des admirateurs de Pierre Mendès-France et d’Antoine Pinay… On pourrait gloser pendant des heures et multiplier les avatars, mais plusieurs ouvrages s’y attellent déjà. Rappelons quand même que le prétexte de la vérité historique est impropre à justifier les excuses sérielles qui, signe de notre temps, travestissent la minorité de fait en majorité de voix. On gonfle les canons de Fouché pour oublier Valmy de la même façon qu’on traite du mariage pour tous comme d’un impératif de sécurité nationale. Il fait bon être minoritaire en fait quand on adhère à la majorité idéologique. J’attends les compassions envers Marie-Antoinette (que de violences faites à une femme !), les victimes de l’épuration sauvage (où est la tribunalomanie ?) ou les Pieds-Noirs (non, monsieur, on expulse pas les immigrés !)…

Il semble donc y avoir un devoir de détricotage des gloires nationales qui n’oublie pas de faire montre de sélectivité. Devenant une mode, la repentance a inspiré le “droit d’inventaire”, notion issue des légions égalitaristes fans de la nuit du 4 août. Pourtant, ce droit constitue aujourd’hui un privilège et va à l’encontre de toute équité.

“Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit sur les races inférieures”. Ces mots ne viennent pas du Comte de Gobineau ni de Bruno Gollnisch (…) mais de Jules Ferry : ils ont été prononcés en 1885. Ils furent complétés, quarante ans plus tard, par ces mots de Léon Blum : “Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture […]“. Pourtant, voilà deux vénérables sages au panthéon de la gauche socialiste et radicale. “C’était l’esprit de l’époque”, “ils ont fait autre chose de grand”. Oui… Barrès a fait Les Déracinés et de bons discours à l’Assemblée, et Céline Voyage au bout de la nuit. Pétain a fait Verdun et Jacques Soustelle du renseignement pour la France libre. Mais non, ceux-là sont des pourris. Alors on trie. Les socialistes et les communistes passés dans le mauvais camp sont devenus d’extrême-droite : c’est le FN qui doit les assumer. Logique… Cette politique du tri alla même jusqu’aux acteurs eux-mêmes : les socialistes de 1995, c’est-à-dire souvent ceux de 1981 (et 1983) et 1988, prétendaient se présenter en se délestant des nocivités de quatorze ans de présidence dont dix de gouvernement. Facile… Presque autant que le tennis rhétorique répété lors des débats où l’on met tous les péchés sur le compte des 35h ou du discours de Grenoble. C’est bien, ça évite de se demander pourquoi l’UMP n’a pas touché aux premières en dix ans ou pourquoi les expulsions de Roms sont devenues un meuble de la place Beauvau. On aura bien taquiné Jacques Chirac à cause du bruit et de l’odeur, avant de l’encenser pour son républicanisme exemplaire. Bizarrement, on lui en voulut beaucoup moins pour ses amnésies de l’appel de Cochin… Aujourd’hui, pour l’UMP, c’est autre chose : on ne trie pas, on renchérit. C’est au mieux-disant sarkozyste. Le bilan n’est plus filtré, il est carrément enterré par une clique d’aveugles privés de leur canne blanche de Neuilly. A gauche, on explose le score dans l’autre sens : on se désolidarise du gouvernement pendant sa fonction, même quand on en fait partie ou qu’on l’a fait élire. Amis verts et rouges, si vous m’entendez…

Les rouges… Eux avaient autre chose que les discours à l’assemblée à traîner. Outre le poids des comportements pacifistes, munichois (voyez De Münich à la Libération. 1938-1944 de Jean-Pierre Azéma) ou collaborationnistes, il faut compter sur l’entrée en Résistance aux ordres de Moscou (nous ne disons pas que tous les collaborateurs furent communistes ou inversement, il suffit de la LVF pour s’abriter de la symétrie des clichés). Fâcheuse histoire, bientôt transformée en gloire, Guy Môquet enterrant René Belin et consorts. Bien entendu, il s’agissait d’anciens communistes, le parti étant bientôt interdit et ses membres traqués. Ne confondons cependant pas la résistance de De Gaulle et celle du Front National de l’époque (réseau résistant communiste). Le véritable exploit anti-historique du PCF est d’être passé de Staline à Mélenchon, du goulag à “l’humain d’abord”. Quand on sait que Maurice Thorez (auquel de Gaulle rendit un hommage posthume) pilotait son parti selon des directives émanant directement du Kremlin (c’est Staline qui lui dit après-guerre d’ajourner la Révolution en France pour se concentrer sur le futur glacis du bloc soviétique), on se demande pourquoi ce rapport indiscutable d’un parti encore existant avec un régime dont on sait la criminalité n’a pas fait plus de bruit. Certes Stéphane Courtois et son Livre noir du communisme ont alimenté le débat, mais pour un tête à tête avec Robert Hue, combien de croix gammées attachées au FN ? C’est vrai que l’URSS n’est pas le régime le plus criminel de l’histoire : ce sésame macabre revient à la Chine de Mao, dont on sait les émulations soixante-huitardes encore vivaces en France. Si l’on rajoute les collectifs universitaires qui prennent pour slogan “nous sommes tous des khmers rouges, avec nous au moins ça bouge”, nous mesurons que la vie d’une victime des étoiles rouges importe mille fois moins que celles qui portaient l’étoile jaune.

Qu’à cela ne tienne, au final. Après le devoir de repentance vendu en kit avec le pouvoir depuis une vingtaine d’années, certains s’octroient un droit de tri où l’on ne prend de ses aïeuls que les aspects convenables. Les mêmes font à leur parti l’exact contraire de ce qu’ils font à leur pays, concrétisant la phobie gaullienne d’une France des intérêts cupides, ceux-là qui firent dire à Édouard Herriot au général qu’il ne participerait pas à la reconstruction de la France parce qu’il devait d’abord reconstruire le parti radical. Pourtant, ce détachement à souhait des racines n’est pas donné à tout le monde.

Le Front national n’a jamais pu exprimer la complexité de sa généalogie, cantonné qu’il était dans le rôle de nécromancien de la Waffen SS. Même l’évolution interne du parti ayant refoulé quelques franges dérangeantes dans d’autres structures religieuses, associatives ou politiques n’a pas suffi à ouvrir la voie à un pardon. Marine Le Pen n’avait pas plus de raisons que certains autres de s’excuser mais ce passage sous la table est bien vite apparu indispensable pour intégrer sérieusement le “système”. Coupant avec les habitudes provocatrices et ambigües du paternel, elle braque son véhicule partisan vers un créneau protectionniste, républicain et laïc, sans démordre des questions migratoires, identitaires et sécuritaires. Mais pour le globe médiatique, son nom est un sceau immuable de malice, qu’aucune mise au clair ne pourrait effacer. Si le PCF s’excuse, c’est qu’il a changé. Si le FN s’excuse, c’est qu’il ment. Et les partisans de la ringardise de la famille de faire d’un patronyme une preuve d’immuabilité. Autre paradoxe : ceux qui dévaluent le passé au nom du progressisme rousseauiste sont les mêmes qui taisent les scandales du présent pour dénoncer la dangerosité d’un parti au titre des fantasmes vert-de-gris imaginés depuis un passé broussailleux sélectionné à la pince à épiler. On a donc d’un côté l’histoire de France et celle du FN que l’on ne retient que dans une optique prédéfinie et manichéenne, de l’autre celles des partis gouvernants qui se partagent le bon rôle en s’appuyant sur Victor Hugo et le général de Gaulle sans héberger les Cosette ni chercher une ligne politique indépendante.

Ce qui est véritablement gênant (et j’avais précédemment expliqué comment la droite s’était ainsi retrouvée piégée), c’est que malgré les mots de Ségolène Royal (devenus comiques) et les tentatives aussi vaines que louables de Jean-Pierre Chevènement, est né un terrain frontiste. Quiconque s’en approche est suspect de connivence politique et de solidarité historique. Penser à la régulation de l’immigration, c’est faire du Le Pen, donc ne pas affirmer l’existence des chambres à gaz, donc avoir soit même déporté des enfants. Cette phrase paraît abusive. Elle ne l’est plus tellement quand on décortique les rapprochements douteux vissés dans les esprits par le temps et les ondes. Pauvre gaullisme qui ne peut plus parler. Eric Zemmour disait que les thèses de Nicolas Dupont-Aignan étaient les mêmes que celles de Marine Le Pen. Lapsus, sans doute, car il a maintes fois démontré que l’original était au RPR et avait été délaissé. Pour être in, le maire de Yerres devrait rompre avec son corpus de pensée pour devenir un Copé bis et démontrer ainsi qu’il ne court pas après le FN. Bien-pensant, vos papiers ! Mais l’homme n’est pas de ceux qui ont la ceinture leste et la nuque souple. Il sait la réalité de l’histoire des idées politiques en France depuis un demi-siècle. Dommage que les partisans affirmés d’un bûcher pour les Le Pen soient les mêmes qui garantissent au FN un terrain d’où se retrouvent expulsés les autochtones gaullistes.

Il y a l’excuse que l’on doit faire pour étouffer les gloires nationales, il y a celle que l’on peut faire pour modeler artificiellement l’histoire d’un clan et il y a celle qui est requise mais jamais retenue quand elle est faite. Trois strates bien inégales sur le marché de la repentance placé sous le monopole des Big Brothers cooptés dans les cercles fréquentables. Voilà les conséquences des partisans de la table rase et de l’émancipation globale. Voilà pourquoi nous ne devons pas chercher à devenir fréquentables, pourquoi il faut animer l’histoire en dehors des manuels et pourquoi nous ne devons pas brandir les cartes d’adhérents d’aucune obédience que ce soit comme gage d’identité. Nous aspirons à contredire Bonaparte quand il disait que “notre ridicule défaut national est de n’avoir pas de plus grand ennemi de nos succès et de notre gloire que nous-mêmes”. Ni fouet ni baume, nous prenons l’histoire dans sa totalité mais nous tenons au roman national pour que nos cadets refondent une cohésion nationale, à nos yeux base de toute construction digne d’efforts.

Guillaume E.

A propos de Guillaume E.

Etudiant passionné en histoire ayant travaillé sur le Front national (parti politique) et intéressé par la politique contemporaine. Souverainiste sans parti, je défend la réconciliation d'un patriotisme intransigeant et d'une primauté de la question sociale. Je me propose de commenter l'actualité politique ainsi que de faire connaître des ouvrages ayant trait à l'enjeu patriotique. Enfin, bien sûr, j'essaie de faire partager des regards personnels sur l'histoire en général, en restant ouvert à la critique et au débat.
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