jeudi, 27 juillet, 2017
Dioclétien : Portrait d’un empereur réformateur

Dioclétien : Portrait d’un empereur réformateur

dioclétienLa figure de cet empereur, que la postérité nous a légué, demeure contrastée : il laissa l’image d’un empereur soucieux de la restauration de l’ordre et des anciennes valeurs romaines afin de remédier au déclin de son temps ; dans le même temps, il laissa, marque indélébile, l’image d’un persécuteur aux yeux des chrétiens.

Un militaire de formation

Notre empereur, appelé tout d’abord Dioclès, est né à Dioclea, près de la ville de Salona, actuelle ville de Split, dans la province romaine de Dalmatie vers 245 apr. J-C. Ses origines sont modestes : son grand père était un esclave et son propre père était un affranchi. Sa province d’origine constitue un excellent vivier de légionnaires, réputés pour leur qualité et leur robustesse et, très jeune, il décide de s’engager dans la légion et sert sous les ordres d’Aurélien et de Probus où, grâce à la faveur de ce dernier, il gravit rapidement les échelons où il finit par être nommé gouverneur de Mésie, Consul, puis commandant de la garde impériale. C’est un soldat aguerri, excellent tacticien, qui s’apprête à exercer la magistrature suprême.

Accession au pouvoir

Dioclès accompagne l’empereur Carus lors de sa campagne contre les Perses, en 282 apr. J-C. Celui-ci meurt, et son fils Numérien lui succède, mais il est assassiné, vraisemblablement par son beau-père Arrius Aper, préfet du prétoire. Dioclès, quant à lui, est acclamé empereur par ses soldats et assassine Aper, qu’il soupçonne d’être le meurtrier de Numérien ; c’est à ce moment qu’il décide de changer son nom en Dioclétien. Cependant, il n’est pas seul en lice : le frère de l’empereur précédent, Carin, prétend également au trône. Il affronte Dioclétien au combat et le vainc lors de la bataille du Margus, mais est assassiné par l’un de ses propres soldats. Par cet incroyable retournement du sort, Dioclétien est seul maître de l’empire.

Situation de l’Empire à l’avènement de Dioclétien

Peu de temps après son arrivée au pouvoir, Dioclétien réalise que l’Empire ne peut plus être gouverné efficacement par un seul empereur ; il faut dire que la situation générale de l’Empire, depuis l’époque du Principat, a changé : sur les frontières extérieures, les peuples germaniques situés le long du Rhin et du Danube, organisées en confédérations de peuples tels que les Francs ou les Alamans, et ayant amélioré leurs techniques militaires, se font plus pressants sur les frontières. Dans le même temps, les Perses Sassanides, plus offensifs que leurs prédécesseurs parthes, sont régulièrement en lutte contre Rome et contraignent celle-ci à réformer son outil militaire et à l’adapter sur le modèle des Perses, c’est à dire en misant davantage sur de la cavalerie composée de cataphractaires plutôt que sur l’infanterie romaine traditionnelle. Sur le plan intérieur, la situation n’est guère plus brillante : en effet, l’armée désigne depuis longtemps les empereurs, souvent issus de leurs rangs, et leurs règnes sont plus ou moins brefs selon qu’ils soient victorieux ou non au combat, les usurpateurs sont légion et l’instabilité politique est grande. L’arrêt des guerres de conquêtes, nous devrions dire des guerres de butin, tarit le flot d’or et d’esclaves disponibles, tandis que les mines de Dacie et d’Espagne s’épuisent : cela contribue à appauvrir l’Empire, d’autant plus que celui-ci importe davantage de ressources, comme la soie ou les épices, qu’il n’en exporte. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le défi à relever est énorme, et Dioclétien en prend conscience très rapidement.

Il sera à l’origine d’un système de gouvernement original : La Tétrarchie

Dioclétien prend conscience que, compte tenu des défis que doit relever l’Empire, le territoire est devenu trop vaste pour qu’un seul empereur puisse le gérer. Il va donc, en 285 apr. J-C, s’adjoindre d’un collègue, Maximien, militaire comme lui et originaire de Dalmatie et en fait son césar, c’est à dire son héritier. Plusieurs mois après, afin de consolider le pouvoir de son second, il le nomme, comme lui, auguste, Dioclétien restant malgré tout son supérieur, il est « primus augustus » (premier auguste). C’est à cet auguste que Dioclétien confiera la gestion de la moitié occidentale de l’Empire. Afin d’améliorer son système de gouvernement, il associera aux deux augustes, deux césars, Constance Chlore et Galère, qui seront leurs successeurs et qui auront à charge pour chacun un quart de l’Empire. Constance prendra en charge la défense de la Bretagne, de la Gaule et de l’Espagne, tandis que Maximien administrera le reste de l’Occident ; quant à Galère, il aura à charge les provinces jouxtant le Danube tandis que Dioclétien aura à charge le reste de la moitié orientale de l’Empire.

Ce système permet de mieux défendre le territoire face aux invasions extérieures et permet également de mieux prévenir les menaces d’usurpation : il est moins facile de renverser quatre souverains qu’un souverain unique. Qui plus est, afin d’améliorer l’efficacité de l’administration et de limiter encore plus le risque d’usurpation, il augmente la taille des provinces, qui deviennent plus petites : elles passent de 47 à 85 ; et il harmonise leurs statuts juridiques. Ainsi l’Italie perd son statut particulier et devient imposable comme les autres provinces, et l’Égypte cesse d’être la propriété personnelle de l’empereur. Ces provinces sont regroupées en diocèses, eux-mêmes regroupées en différentes préfectures, dont chaque empereur a la charge dans son secteur. Ainsi, avec la montée du nombre de provinces, l’on assiste également à une forte augmentation du nombre des fonctionnaires impériaux et l’Empire devient de plus en plus bureaucratique. Cela nécessitera, en plus de l’entretien de l’armée, de réorganiser les sources de revenus.

Il sacralisera la fonction impériale

Dioclétien sacralise la fonction impériale et lui redonne du lustre afin d’assurer une légitimité supplémentaire à celui que l’on appelle « dominus » (maître) et non plus « princeps » ; cela va donc inaugurer, aux yeux des historiens, la période du « dominat » en raison de cette appellation. L’empereur devient un dieu de son vivant, ce qui n’était pas toléré sous Auguste. Tout ce le qui le concerne est sacré et un cérémonial complexe adapté des rites perses lui est consacré, tel la proskynèse. Ce système est lui-aussi censé limiter les usurpations : tout usurpateur sera désormais considéré comme « impie », étant donné qu’il commet un acte sacrilège. Dioclétien sera appelé « Jupitérien » tandis que Maximien sera appelé « Herculéen », montrant par là même la hiérarchie divine qui est instauré entre les deux hommes.

Sous son règne, il va réorganiser l’armée

Face aux menaces extérieures, Dioclétien va réformer l’armée : il porte les effectifs des légions entre 450,000 à 600,000 hommes alors qu’auparavant elle était composée de 300,000 hommes. Il construit des forts militaires le long du Rhin et du Danube, ainsi qu’en Syrie et en Palestine. Sous son règne, l’armée commence, cela se poursuivra sous Constantin, à être distinguée en deux catégories : les « limitanei » et les « comitatenses », sous l’effet d’une refonte de la stratégie de l’armée et de la décentralisation du pouvoir. Les « limitanei », dont le nom est à rapprocher de celui de « limes » qui signifie la route frontalière, sont des soldats postés aux frontières et qui constituent une première ligne de défense, relativement statique. Les « comitatenses », les soldats qui, littéralement, sont sous la responsabilité du « comes » (un comte), sont constitutifs des armées de campagne mobiles qui, souvent, sont commandées par les empereurs et sont davantage considérées et mieux rémunérées que leurs homologues des frontières ; leur mission est d’intercepter l’armée ennemie au cas où elle aurait réussi à pénétrer à l’intérieur du territoire romain ; c’est la seconde ligne de défense. Chaque empereur dispose donc d’une armée personnelle basée non loin de leurs capitales.

Un empereur soucieux de la bonne santé économique de l’Empire

Nous l’avons dit, la réorganisation administrative faite par l’empereur exige de réorganiser et d’accroître les sources de revenus ; il décide notamment d’instaurer la « capitatio », qui est comme le nom l’indique un impôt par tête et adapté selon le capital dont dispose chaque individu. Cela implique donc un recensement très rigoureux de tous les citoyens de l’Empire et qui sera rendu possible grâce aux fonctionnaires impériaux dont le nombre grandit. On recense aussi les terres agricoles, c’est la « jugatio », l’impôt final étant un calcul complexe entre les deux notions, encore obscure aujourd’hui.

Nous l’avons dit, les impôts augmentent du fait des besoins administratifs et militaires de l’Empire, et la charge devient de plus en plus lourde pour les citoyens. Afin de compenser ces mesures, les commerçants augmentent le prix des marchandises et l’inflation augmente brusquement. Afin de lutter contre cet état de fait, Dioclétien réforme le système monétaire, constitué de monnaies d’or, d’argent et de bronze et souhaite revaloriser ces deux dernières qui furent fortement dévaluées au siècle dernier. Il diminue la proportion d’or présent dans l’ «aureus », il crée l’argenteus, correspondant à la même valeur que le denier de Néron et trois monnaies de bronze, le « nummus », le « neo-antoninianus » et le « denarius communis » (denier commun) qui se différencient de part leur teneur plus ou moins forte en argent. Ces mesures ne suffisent pas à enrayer l’inflation et le système monétaire sera à son tour réformé par Constantin qui remplacera l’aureus par le « solidus », qui existera jusqu’au XIème siècle au sein de l’Empire Byzantin et jusqu’au XXème siècle en Grande-Bretagne.

Afin de lutter également contre cette inflation galopante, il promulgue en 301 apr. J-C l’ « édit du maximum » dont Robespierre s’inspirera vraisemblablement lors de sa « Loi du maximum général », dont le but est de fixer un prix maximal concernant les acquisitions de marchandises telles que le blé. Quiconque ne respecterait pas cet édit risque la mort, du moins légalement. Mais il s’avérera que cet édit fut selon toute vraisemblance inefficace à enrayer l’envol des prix, à cause de la dévaluation progressive de la monnaie et de la difficulté à le faire respecter dans les quatre coins de l’Empire.

Dioclétien mènera la plus grande persécution lancée sur les chrétiens

Cette persécution, décrite abondamment parmi les sources chrétiennes que sont Lactance et Eusèbe de Césarée, intervient entre 303 et 304 apr. J-C et est encadrée juridiquement par quatre édits. Elle survient au bout de vingt ans de règne, à un moment où Dioclétien est davantage usé et vieilli par le pouvoir et il semble, d’après ces sources chrétiennes, que le véritable instigateur de cette persécution soit le césar de Dioclétien, Galère. Les chrétiens étaient avant tout considérés comme une menace pour l’État : au moment où la personne de l’empereur est sacralisée, ceux-ci refusaient de sacrifier aux dieux. Qui plus est, beaucoup refusaient de s’engager dans l’armée et beaucoup de légionnaires chrétiens furent considérés comme de médiocres soldats. En clair, ils refusaient de s’assimiler aux valeurs romaines traditionnelles que Dioclétien avaient à cœur de conserver et l’on craignait qu’ils ne deviennent un état dans l’état, tout comme en France lors des guerres de religions entre catholiques et huguenots. Cette persécution, la plus violente de toutes, fut appliquée différemment selon les recoins de l’Empire, selon la volonté des empereurs d’appliquer ces édits et selon la proportion de chrétiens que l’on y trouvait . Ainsi en Gaule, les édits furent très légèrement appliqués tandis qu’en Orient et en Afrique la répression fut violente et sévère. Au vu des évènements ultérieurs, cette persécution fut inefficace et renforça la sympathie des populations envers les chrétiens. Galère lui-même arrêtera les persécutions en 311 apr. J-C.

En 305 apr. J-C, Dioclétien, malade et usé, quitte volontairement le pouvoir

Dioclétien souhaitera, en se retirant, que son collègue Maximien abdique afin de laisser la place aux deux césars, ce qu’il fera, à contre-cœur. Il vit suffisamment longtemps pour voir l’effondrement du système tétrarchique qu’il avait crée, empereurs légitimes et usurpateurs se disputant le pouvoir. Il décide de se replier loin des soucis de la vie politique dans un magnifique palais à Split, près du lieu qui l’a vu naître, et comme il le dira plus tard à Maximien et à Galère lors de l’entrevue de Carnuntum, en 308 apr. J-C, il préfère planter ses choux plutôt que de retourner à la vie publique. Ayant abdiqué, il redevient un simple particulier et est considéré à nouveau comme un simple mortel, la sacralité étant accordée, il est important de le souligner, uniquement du fait de la fonction que l’on exerce. Dioclétien meurt entre 311 et 313 apr J-C dans son palais de Split.

Conclusion

Par les reformes qu’il mit en oeuvre, l’ empereur Dioclétien peut être considéré comme le restaurateur de l’Empire, dont il contribua à consolider et stabiliser la structure, dont Constantin héritera par la suite. Par ses réformes, il assura la postérité de l’Empire, de ses institutions et de ses coutumes qui survivront en Orient avec l’Empire Byzantin. Ces coutumes, que les « barbares germaniques », qu’ils soient Goths, vandales ou Francs, auront à cœur de conserver, eurent une grande influence et irrigueront l’Occident chrétien tout au long du Moyen Âge. Tout cela est le fruit du génie d’un homme qui, de Dieu vivant, redevint un simple mortel.

Jacques-Olivier Ledard

 

*Je tiens à remercier chaleureusement Emmanuel Doveri qui m’a soufflé l’idée d’écrire cet article

A propos de Jacques-Olivier Ledard

Professeur de lettres classiques, comédien, je suis un auteur passionné par l'histoire, les langues anciennes, les livres, les arts du théâtre, que ce soit sur scène ou en régie, les sciences de l'information et bien d'autres choses encore.
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