La physiocratie, un libéralisme typiquement français
François Quesnay, portrait de Heinz Rieter (détail).

La physiocratie, un libéralisme typiquement français

F. Quesnay, autodidacte du siècle des Lumières, fonde une des premières écoles de pensée économique vers 1750 : la physiocratie de physis la Nature et kratos, l’autorité, le pouvoir. Dans le contexte d’une France affaiblie militairement – défaite face à l’Autriche (Traité d’Aix-la-Chapelle 1748) et cession de colonies à l’Angleterre (traité de Paris en 1763) –, d’un pays qui connaît alors un certain essor agricole dans le cadre de rendements et de méthodes de production traditionnelles, d’un État soumis au pression du vaste mouvement européen des Lumières peu à peu incontrôlable, le « laisser-faire et laisser-passer » apparaît en opposition au mercantilisme.

La doctrine du « gouvernement de la Nature ».

Influencé notamment par Boisguilbert et Cantillon, Quesnay prône l’idée de lois naturelles en économie. Alors que pour les colbertistes l’économie est un choix politique, pour les libéraux, des lois économiques préexistent et l’Homme doit œuvrer simplement à leurs exécutions. Les prémisses apparaissent dès l’ouvrage de W. Petty Political Arithmetic , rédigé entre 1671 et 1676, dans lequel on rapproche les lois mathématiques de l’économie en tant qu’objet indépendant de la culture et l’intervention humaine. De même qu’une pomme tombe quand on la lâche des mains, modifier une donnée économique entraîne sempiternellement la même conséquence. Dans De l’origine et des progrès d’une science nouvelle (1768), Dupont de Nemours va jusqu’à affirmer : « La science économique n’étant autre chose que l’application de l’ordre naturel au gouvernement des sociétés, est aussi constante dans ses principes et aussi susceptible de démonstration que les sciences physiques les plus certaines ». L’ordre meilleur est celui où la rencontre entre l’offre et la demande ne connaît aucune entrave, on y tire profit au maximum des règles imposées par la Nature, par Dieu. L’abbé Baudeau parle lui d’ « ordre providentiel ».

Tableau économique de Quesnay (cliquer pour agrandir)

Tableau économique de Quesnay (cliquer pour agrandir)

L’École de Quesnay sera rapidement qualifiée de « secte », lui-même qualifié de « maitre occulte » et de « Confucius de l’Europe ». De multiples relations discrètes avec le pouvoir voient le jour. Par exemple entre le « gourou » et madame de Pompadour, maîtresse de Louis XV qui fera libérer Mirabeau – retenu deux semaines derrière les barreaux en 1760 – accusé de la rédaction d’un livre physiocrate : Théorie de l’Impôt. Le noble Mirabeau n’hésitera pas à affirmer sans rire que l’Humanité s’est grandie par trois majeures innovations : l’écriture, la monnaie, et le Tableau économique de Quesnay (voir ci-contre). Les réformes proposées sont la baisse des taxes sur l’activité et la circulation des biens, une trêve à l’impôt sur l’exportation, l’instauration d’un impôt unique légitime, la liberté de commerce et d’industrie, ainsi que la légitimité de la propriété privée tout aussi défendue par John Locke. Le désaccord du Haut-Clergé – possédant quarante pour cent des terres – et des propriétaires nobles ne se fait pas attendre. Rédacteur des articles « Évidences », « Fermiers » et « Grains » dans l’Encyclopédie, Quesnay propose le désengagement de l’État, pour la venue de prix naturels. Il faut abandonner la politique coloniale dont le but était de garantir des débouchés aux marchands, ne plus mettre de frein à l’exportation de blé et l’importation de manufactures. Par une pratique de lobbying, un traité de libre-circulation du blé en 63 – voulu par le ministre « éclairé » Turgot – est appliqué, d’où une disette importante de 1768 à 1769. Les prix ayant été de fait ajustés à la quantité, la mauvaise récolte fut dommageable aux pauvres.

En vérité, pour les physiocrates, l’Ordre naturel entraîne un poids important de l’agriculture dans les exportations: ils préfèrent exporter du blé que de la manufacture. Quesnay a écrit : « heureux le pays qui n’a pas d’exportations de produits manufacturés en raison des exportations agricoles qui maintiennent les prix agricoles à un niveau trop élevé pour permettre à la classe stérile de vendre ses produits à l’étranger. »

Il semble bien que tout cela est le fruit d’une bourgeoisie émancipée, par la complaisance des mercantilistes qui n’ont pas suivi la maxime machiavélienne à la lettre – « les États doivent être riches et les citoyens pauvres » – en encourageant l’enrichissement des marchands, pensés comme bénéfiques pour l’État. Ou alors cela aurait dû s’accompagner d’une tutelle plus ardue sur ceux-ci. La bourgeoisie montante finit par ne plus avoir besoin de l’État pour s’enrichir : on le veut distant de ces affaires-là.

Nous allons à présent appréhender le paradoxe des physiocrates, à la fois modernes et attachés à l’ordre ancien.

Une économie moderne ?

En dépit de la coupure nette avec l’économie politique précédente, les physiocrates ne sont pas des artisans de la modernité. Sur le plan de l’organisation de gouvernement, ils sont des défenseurs affirmés de l’absolutisme : le despote éclairé Frédéric II de Prusse incarne un modèle à suivre. Certains deviendront les monarchiens lors de la Révolution, d’autres encore (ou bien les mêmes) les monarchistes libéraux. Mais en même temps et bien plus significativement, leur vision économique ne peut qu’apparaître que d’un autre temps – à cheval entre deux époques – pour un lecteur contemporain.

L’attachement à l’agriculture est aussi une part majeure de leur philosophie : elle est vue comme la seule classe à produire plus que ce qui est nécessaire à sa production. Un laboureur dégage un produit net, n’ayant besoin de nulle matière première que l’énergie humaine. Il est le créateur de la fortune nationale. Les travailleurs hors de l’agriculture et les propriétaires fonciers nobles composent les deux autres classes. S’inspirant de la découverte de la circulation sanguine par William Harvey et de la définition de monnaie en tant que « flux » par Hobbes, Quesnay développe une conception circulaire des échanges commerciaux.

Son tableau en « zig-zag » récapitule la circulation de monnaie entre les classes. Reprenant Cantillon, il affirme que le propriétaire lance le circuit économique. Les rentiers reçoivent deux milliards de Francs de la classe productive, dont la moitié est versée pour offrir des biens agricoles à leurs débiteurs, et le reste pour s’accaparer les produits de la classe stérile (les industriels et employés dans les services). Cette dernière achète les biens de subsistance aux prolétaires laboureurs pour un milliard, en échange d’achat par les paysans d’un milliard de leurs produits. Enfin, les producteurs agricoles conservent deux milliards de Francs, qu’ils réemploieront l’année suivante pour l’engrais et la survie.

Ce tableau économique est particulièrement novateur car il introduit les notions d’interdépendance économique, d’avance et de produit net. Également, il fait place à une perception économique de classes définies par le revenu et l’activité. Les économistes classiques tel Adam Smith ne retiennent que le premier critère ; Marx penche d’avantage vers le second. D’autre part, par sa démarche holistique, Marx comme J-M Keynes lui doivent bien le raisonnement macroéconomique. Il s’oppose en cela aux classiques, ceux-ci considérant l’individu comme point de départ.

Cependant ce schéma n’est pas exempt de critiques, car il n’est plus valable si le nombre d’actifs au sein des secteurs changent, il ignore le « profit » de chacun, et d’autre part la classe « stérile » porte mal son nom car il n’est pas avéré que sa production nette est nulle. Sans profit, pourquoi agir ? Le libéralisme souvent vu comme l’appui du capitalisme, serait ici un bien aberrant capitalisme puisqu’il ne connaît pas de profit!

En réalité, ce schéma est purement un fruit d’Ancien Régime : il se base sur une vision cyclique de la temporalité – la reproduction à l’identique des individus – fondant leur vie sur la légitimité traditionnelle de Weber. L’étude de Quesnay est en réalité nouvelle pour l’époque, mais non pas révolutionnaire au sens où il n’y a pas de remise en cause fondamentale du fait traditionnel. Il n’ y’ a pas d’apologie du progrès – qui habitera d’autres défenseurs de l’agriculture, telle la famille Bonaparte ne renâclant pas à l’idée de doter la France d’un pouvoir industriel. La physiocratie n’est pas un libéralisme anglo-saxon – qui lui naît dans un pays qui a loué rapidement ses bras à l’usine, au détriment de son sol.

Conclusion

Le libre-échangisme n’est pas un monstre unique né du libéralisme. Il y a libre-échangisme et libre-échangisme ; comme il y’ a libéralisme et libéralisme. Nous en avons étudié un très particulier, celui que l’archaïsme comme la modernité permettent de qualifier. Aux influences étrangères, mais ancré dans la réalité française, le lobby physiocrate interroge l’Histoire, lui qui n’a vu ses propositions que brièvement appliquées et non en totalité. Les erreurs extravagantes et l’amateurisme certain de Quesnay feront bien que – malgré des reconnaissances sur la méthode et l’approche – la postérité de l’ économie technique proposée sera compromise.  Seul le regard sur la société de son maitre à penser a en partie influencé les futurs dirigeants français, qui n’ont pas voulu de l’immobilisme que prône par défaut ce regard économique mais ont gardé en tête le caractère circulatoire des richesses, le  rôle différencié des travailleurs de la terre.

Ce qui est encore fort contestable dans ce paradigme, c’est notamment l’obéissance de l’homme à la Nature. Il semble difficile de soutenir l’absence de choix de politiques économiques – qu’ils soient libéraux ou protectionnistes – des hommes, à qui ont ne peut ôter le droit de réfléchir sur la gestion du trésor national. D’autant plus que les enjeux politiques sont ébranlés avec le temps. On ne peut donc qu’avec de grandes précautions transporter dans l’avenir ce schéma dressé à une époque bien précise.

Aujourd’hui – chose que ne permettait pas d’appréhender la physiocratie – chacun a conscience que trop peu de libéralisme ne permet pas l’émergence de l’esprit d’initiative et d’entreprise, cause de progrès ; comme trop de libéralisme cause des inégalités sociales insoutenables pour l’ordre et le bien commun. À l’heure actuelle, on semble étrangement cumuler les deux tares, bien que d’avantage la seconde.

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A propos de Anthony La Rocca

Jeune patriote français, étudiant républicain réactionnaire amoureux de notre patrimoine culturel. Je crois que la France a un destin particulier, je refuse qu'elle soit diluée dans le concert des nations. Sur une ligne bonapartiste, je suis favorable à une synthèse entre tradition et progrès, à un État puissant, autonome et bienveillant, représenté par un homme providentiel. Il s'agit tout autant de s'opposer à la xénophilie de nos élites, de sauvegarder une civilisation, de favoriser le progrès social. Je consulte le Bréviaire des patriotes régulièrement.
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