lundi, 26 juin, 2017
Affaire Jacqueline Sauvage : le coup de grâce à la Justice…

Affaire Jacqueline Sauvage : le coup de grâce à la Justice…

Billet de Philippe Bilger, magistrat honoraire, président de l’Institut de la Parole.

La Justice était blessée, il l’a achevée.

Mais quelle importance puisque le président de la République était sûr, avec la grâce totale accordée à Jacqueline Sauvage (JS) sortie de prison le 28 décembre, de s’attirer tous les suffrages, toutes tendances politiques et médiatiques confondues (Le Figaro).

Les grâces individuelles sont extrêmement rares. Encore plus quand elles sont à double détente. Je ne crois pas que dans notre histoire judiciaire il existe un cas semblable. Une grâce partielle suivie, bien plus tard, par une grâce totale. François Hollande se sera au moins singularisé quelque part.

Je ne suis pas un monstre. J’ai un coeur comme tout le monde. La vie de JS n’a pas été belle avec un mari dont elle était amoureuse et qui lui a fait subir, selon ses seules déclarations et celles de ses filles, des violences constantes. Un soir, elle l’a abattu de trois balles dans le dos.

Etait-elle pourtant cette faible femme ? Incapable d’aller déposer plainte alors que ses filles avaient été violées mais poursuivant une maîtresse de son époux avec une arme ? En en faisant une icône de la cause des femmes, on s’est mépris. Il en est d’autres qui auraient mérité davantage cet hommage douloureux. A son sujet, « l’idéologie victimaire » et un féminisme plus militant que convaincant ont fait des dégâts.

Mais j’ai perdu d’avance puisque la compassion serait d’un côté et la rigueur de l’autre. JS aurait dû être libérée au mois de juillet 2018 et après un double rejet de sa demande de libération conditionnelle, elle pouvait à nouveau en formuler une qui aurait sans doute cette fois été admise.

Sur un plateau de la balance, nous avons une justice criminelle qui a statué à deux reprises. En appel, on lui a présenté une défense absurde.

Comme tout avait été normal, et même exemplaire si on veut bien admettre qu’une cour d’assises ne juge pas une cause mais un crime singulier accompli par une personnalité unique, dans notre monde tout imprégné d’ignorance et de partialité il était inévitable qu’un comité de soutien se constituât en prétendant incarner le peuple français qui avait pourtant doublement sanctionnée JS.

Sur ce même plateau, deux juridictions d’application des peines, l’une à Melun et l’autre en appel à Paris, ont en effet rejeté la demande formulée par JS pour des motifs qui pouvaient être discutés mais qui n’avaient rien d’inepte.

Sur ce plateau, rien qui doive exiger compensation, réparation, consolation, expiation, contrition. De la démocratie et de la justice, c’est tout.

On en était là quand le président de la République a décidé d’octroyer une grâce totale à JS à quelque cinq mois de l’échéance de 2017. Parce que sans doute lui-même, ses conseillers, ses amis dans cet univers où il baigne et qui l’influence toujours dans le sens d’une mansuétude plus chic que véritablement pertinente, étaient mécontents de cette justice qui s’obstinait à être indépendante.

La grâce partielle avait déjà été accordée parce que les deux arrêts de cours d’assises n’avaient pas complu à ceux qui, aussi ignorants qu’ils sont péremptoires et assurés d’un écho auprès du pouvoir, avaient sollicité et convaincu le président de la République.

Sur un plateau donc, légitimité et normalité judiciaires, deux jurys populaires, deux juridictions spécialisées, une institution à la hauteur de ce que la République attendait d’elle, et, sur l’autre, ce qu’on peut appeler une justice privée.

Comment qualifier autrement cette affaire ordinaire tragiquement achevée mais portée au comble de l’incandescence politique et médiatique, ces grâces partielle puis totale arrachées par un clan, cette confusion entre des chagrins privés et l’intervention présidentielle, ces pressions incessantes obligeant les partisans d’une administration conforme de la justice à s’excuser de la vouloir, l’appel de Benoît Hamon, les filles de l’accusée sollicitant à nouveau François Hollande le 1er décembre, la démagogie politique et médiatique tenant pour rien l’intérêt supérieur de l’Etat, cette focalisation obsessionnelle sur une accusée discutable, ce délire ? Comment qualifier autrement que de justice privée, cette dégradation du droit de grâce en fait du prince, cette répétition furieuse conduisant du partiel au total, cette offense adressée à une bonne justice que les émois n’avaient pas gangrenée, cette autarcie constituant JS au sein de l’univers pénal comme le seul enjeu ? Comment nommer autrement cette déperdition de la justice, ce narcissisme influencé, ce privilège dévoyé ?

Si je suis le seul à penser et à dire cela, peu importe. Mais qu’on ne vienne pas m’accuser de corporatisme quand cette décision achève totalement la Justice déjà partiellement mise à bas.

Quand François Hollande ne parle plus pour insulter les magistrats mais agit.

Et donne le coup de grâce à la Justice.

Le blog de Philippe Bilger

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