dimanche, 23 juillet, 2017
Les guerres puniques (IV) – Les causes de la deuxième guerre punique
Hannibal franchissant le Rhône.

Les guerres puniques (IV) – Les causes de la deuxième guerre punique

La deuxième guerre punique fait partie de ces événements dramatiques qui, bien que localisés, ont des répercutions énormes partout ailleurs, et ce sur plusieurs décennies, sinon plusieurs siècles. Cette guerre, qui voit s’affronter Rome et Carthage pour la deuxième fois, est bien plus longue que la précédente. Durant cette guerre, Rome va devoir combattre non plus en Italie seulement, mais sur plusieurs théâtres d’opérations en même temps : l’Italie bien sur, mais aussi l’Espagne, la Sicile, la Grèce, et enfin, l’Afrique.

De grandes personnalités graveront leur nom dans le marbre de l’Histoire : est-il besoin de citer Hannibal, Scipion l’Africain ?Le conflit a des répercussions politiques, diplomatiques, géostratégiques considérables pour Rome, qui conquiert en seize ans plus de territoires qu’elle n’a jamais eut, se rendant maîtresse incontestée de la Méditerranée occidentale, entrant en contact direct avec le monde hellénistique, modifiant de façon considérable les mœurs politiques et sociales de Rome.

Le titre de cette première partie est quelque peu trompeur : si nous évoquerons bien entendu les causes profondes et immédiates de la guerre, nous y verrons aussi le prétexte : qui a rompu le traité le premier, et pourquoi ?

Les causes

Zones d'influences romaines et carthaginoises au début du conflit.

Zones d’influences romaines et carthaginoises au début du conflit.

La raison principale de la deuxième guerre punique tient non pas à l’envie de vengeance d’Hannibal comme on le prétend, mais bien à une raison géopolitique évidente : la lutte de deux impérialismes en Méditerranée occidentale. Rappelons-nous : durant la période d’accalmie qui suit le traité de cessassion des hostilités entre les deux puissances, nombre d’événements capitaux s’étaient déroulés chez l’un et chez l’autre. (cf. « Les guerres puniques (III) : l’entre-deux guerres »)

Rome, consciente de sa puissance et enorgueillie de ses victoires contre les puniques, avait poursuivi son expansion vers le Nord, en soumettant quelques tribus gauloises situées dans la plaine du Pô ; en Sardaigne et en Corse, profitant de la guerre des mercenaires qu’endurait sa rivale punique ; en Illyrie enfin, en s’y implantant durablement, sans toutefois conquérir toute la région.

De même, Carthage n’entendait pas rester prostrée en position de vaincue : malgré la guerre contre les mercenaires et les lourdes charges que lui imposait le traité de paix, Carthage poursuivit son expansion dans la péninsule ibérique, par l’intermédiaire des barcides, dont nous serons bien évidemment amenés à reparler. De leur fait, un climat anti-romain flottait sur l’assemblée carthaginoise, via Hannibal et son frère Hasdrubal, afin de servir leurs intérêts contre Rome.

Nous pouvons également mettre en lumière d’autres facteurs extérieurs à cette guerre : d’abord, l’action des Phocéens de Marseille, cité commerciale, qui incitaient Rome à réduire une fois pour toute leurs rivaux économiques d’Afrique du Nord. De même, Rome avait pu se sentir encerclée par ses ennemis, en Espagne où elle était implantée au Nord de l’Ebre, mais aussi en Sicile où l’on craignait un débarquement punique en cas de conflit. D’autres ont encore émis l’hypothèse du mépris grandissant de Rome l’aristocratique — qui n’a, d’ailleurs, jamais été une démocratie, il est bon de le rappeler — pour Carthage la démocratique.

Statue d'Hannibal en marbre, de 1704 par Sébastien Slodtz actuellement exposée au musée du Louvre.

Statue d’Hannibal en marbre, de 1704 par Sébastien Slodtz actuellement exposée au musée du Louvre.

Disons que Carthage, à bien des égards, ressemble à une cité grecque du monde hellénistique : de par ses institutions démocratiques, la présence de la culture grecque malgré la prédominance de la culture phénicienne nationale, dans l’architecture, dans ses objets manufacturés (céramiques, inscriptions grecques sur amphores), dans la numismatique qui reprend le schéma gréco-macédonien, etc. Or, cette haine de l’aristocrate pour le « populiste », pourrait trouver une justification : en Italie, quelques cités du Sud de la péninsule remettent de plus en plus en question l’autorité aristocratique de Rome.

À la tête de ce début de contestation, la riche cité de Capoue, qui jouera un grand rôle dans la suite des événements, considère que Rome maintient les cités d’Italie à l’état de vaincues, de soumises, et non « d’alliées ». Les citoyens latins et non-latins de cet embryon d’empire ne sont en effet pas représentés à Rome, où le Sénat reste entre les mains des riches familles d’autrefois. Ils n’ont que peu de droits et aimeraient avoir plus de privilèges, voir de recouvrer leur liberté vis-à-vis de Rome.

Hannibal jouera de cela : une grande partie de sa propagande anti-romaine repose sur l’idée de libération des peuples soumis à Rome, alors qu’en réalité, il s’agit de remplacer un impérialisme par un autre.

Le prétexte

Il nous faut ici dresser un tableau de la situation géopolitique dans la péninsule ibérique après le traité de paix, pour comprendre sur quoi repose la guerre. L’historiographie a globalement retenu que c’est la violation de la frontière entre les deux zones d’influence en Espagne, l’Ebre, par Hannibal, qui déclencha la guerre. L’historien Yann le Bohec revient sur cette idée et y apporte une nuance de taille, nous allons voir laquelle. [1]

Revenons un peu en arrière : en -226, Rome et Carthage concluent un traité de paix, qui limite les zones d’influence de l’un et de l’autre, notamment en Espagne. Suite à ce traité, Carthage ne peut, sans rompre le traité, ce qui reviendrait à déclarer de facto la guerre à Rome, attaquer une cité de la péninsule si cette dernière est grecque ou si elle se situe au Nord de l’Ebre. En -221, Hannibal est porté au pouvoir par l’armée, nomination avalisée par l’assemblée carthaginoise.

Ce dernier va renforcer la présence punique en Espagne : il mène campagne contre différentes tribus celtibères du Sud de l’Ibérie, augmente les effectifs militaires dans la région par l’envoi de troupes libyennes, tente de contracter des alliances avec les tribus gauloises du Nord de l’Italie et du Sud de la Gaule, sans succès. Dans ce contexte intervient l’épisode de « l’affaire de Sagonte », que nous allons détailler.

Il faut bien comprendre la nuance : Sagonte ne fut pas la cause de la guerre, mais le prétexte. On peut penser que si cet épisode n’avait pas eut lieu, cela n’aurait pas empêché cette guerre, inévitable. Voici les faits.

Vestiges de la place forte de Sagonte.

Vestiges de la place forte de Sagonte.

Sagonte est une cité située à 160km au Sud de l’Ebre, dans la zone d’influence punique. Cette cité est majoritairement peuplée d’indigènes de la tribu des Edetans, mais comprend également une communauté grecque originaire de Marseille, une communauté italique et une autre, plus ancienne, punique. Si l’on considère le climat international, il est évident que se forme au sein de cette cité, un parti pro-romain et un autre pro-carthaginois. Vers -220, le premier aurait organisé le massacre du second et, ayant pris le contrôle de la cité, aurait déclaré la guerre à la tribu voisine des Turdétans, alliés de Carthage. Malgré le fait que Sagonte ait vraisemblablement scellé une alliance avec Rome, l’intervention d’Hannibal semble parfaitement justifiée : il vient en aide à son allié, contre une cité située au Sud de l’Elbe, en plein cœur de la zone d’influence carthaginoise. De même Rome, en vertu d’une même alliance, pouvait légalement intervenir pour défendre Sagonte.

Nous voyons bien ici que la question de la violation de frontière ne rentre pas en compte, ou alors, elle ne peut être portée qu’au préjudice de Rome qui, pour défendre Sagonte, devrait franchir l’Ebre et donc, se mettre « hors-la-loi ». Finalement, la cité sera prise par traîtrise : on ouvrira ses portes à Hannibal, qui rasera la cité et enverra le butin à Carthage, renforçant d’autant plus son influence.

Après un dialogue de sourds diplomatique entre Rome et Carthage, la guerre est finalement déclarée en -218. Que cela ne surprenne personne : le jeu diplomatique n’était en réalité là que « pour la forme » : Rome voulait la guerre, Hannibal aussi. Ce dernier avait d’ailleurs massé son armée en Espagne, attendant le moment de marcher vers le Nord, et de là, sur l’Italie.

État des lieux des puissances

► Rome

Lorsque la guerre est déclarée, nul ne parierait sur une quelconque victoire carthaginoise à court terme, et pour cause : Rome est la grande puissance de Méditerranée, militairement et économiquement.

Nous avons déjà parlé de l’armée romaine à plusieurs reprises dans d’autres articles (cf. articles vélites), nous ne reviendrons donc pas dessus. Rome, grâce à ses alliés latins, est un vaste réservoir démographique : en cas d’urgence, elle peut mettre sur le pied de guerre près de 500 000 hommes, 50 000 cavaliers. Grâce à cela, Rome peut endurer une guerre longue, mais également se permettre d’équiper une armée de qualité, le nombre permettant une sélection rigoureuse des hommes.

Rome est également une grande puissance économique : les conquêtes rapportent des sommes d’or et d’argent considérables, sans parler des esclaves. De même, Rome peut jouer de la manipulation monétaire (fait de modifier le pourcentage de métaux précieux dans une pièce de monnaie, changeant sa valeur intrinsèque mais non sa valeur numéraire) pour pallier un quelconque déficit et financer ses campagnes.

Enfin, Rome est la grande puissance navale de l’Occident méditerranéen. Avec ses 220 quinquérèmes (navires à cinq rangs de rameurs), Rome possède la suprématie sur mer, interdisant, en cas de besoin, le commerce maritime de l’ennemi, lui permettant d’assurer le ravitaillement des troupes terrestres à l’étranger, d’effectuer des débarquements et des raids sur les côtes ennemies.

► Carthage

À côté de Rome, l’armée carthaginoise fait pâle figure. Certes, Hannibal a réussi à lever une armée de plus de 100 000 hommes en Espagne, deux fois les effectifs de la guerre précédente, mais cela ne représente qu’à peine 20% des capacités militaires romaines. Ne parlons même pas de la puissance navale carthaginoise : le traité de -226 interdisait à la cité punique d’entretenir plus de quinze trières, vingt fois moins que Rome.

Sur terre, l’armée carthaginoise est une armée très hétéroclite : la cavalerie semble être son fer de lance. Elle regroupe les hommes bien nés de Carthage et des États africains vassaux, mais aussi de la péninsule ibérique. Grâce à sa relative puissance financière, due à l’excellente santé de son agriculture, Carthage peut compter sur des mercenaires venus de tous horizons : Grecs, Ibères (fournissant une redoutable cavalerie légère, au même titre que les Numides), Baléares (fournissant de redoutables frondeurs), Libyens, Gaulois et même latins. Carthage peut également compter sur sa célèbre cavalerie d’éléphants (voir notre sujet vidéo sur les éléphants de guerre), utiles pour briser la ligne ennemie et permettre à l’infanterie de s’engouffrer dans la brèche.

C’est donc avec une armée de 50 000 fantassins, 6 000 cavaliers et 200 éléphants qu’Hannibal se lance dans une épopée herculéenne, et se prépare, comme Alexandre, à entrer dans l’Histoire.

La suite au prochain épisode…

Sommaire de la série

 [1] LE BOHEC Yann, Histoire militaire des guerres puniques, Paris, Tallandier, coll. « Texto », 320p.

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A propos de Louis Landais

Louis Landais
Etudiant, passionné d'histoire et des Humanités en général.
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