mardi, 28 mars, 2017
« Mon ami Robespierre », de Henri Béraud

« Mon ami Robespierre », de Henri Béraud

La découverte et la lecture de certains livres offrent parfois des surprises. « Mon ami Robespierre », de Henri Béraud (1885-1958), est de ces ouvrages qui satisfont à au moins deux des principales exigences que doit avoir, à l’égard du livre qu’il étudie, un lecteur honnête. Dans un premier temps, la stricte qualité littéraire de l’œuvre ; c’est-à-dire le savant et délicat usage que fait le littérateur de la langue qu’il manie. Sur cet aspect, la plume de Béraud a fait ses preuves, et ne manque pas de faire honneur à sa réputation dans ce livre-ci. Là où celui-ci étonne davantage – et qui lui permet de satisfaire à la deuxième exigence -, c’est qu’il bouscule, perturbe même, l’idée que l’on se fait, de nos jours, d’un auteur que l’histoire prétend avoir définitivement rangé dans un tiroir précisément étiqueté.

En effet, Henri Béraud appartient à la classe des écrivains sulfureux ; ceux que l’on veut tenir à bonne distance de notre pureté morale moderne. Il souffre notamment d’avoir été vivant pendant la période douloureuse de la Seconde guerre mondiale et, comme personnage public, d’avoir été pris dans le flot du moment, d’avoir pris des positions, tenus des propos, fait des choix qui le disqualifient aujourd’hui. Un auteur maudit, réduit à n’être plus qu’une curiosité d’un temps révolu, au rang des momies sans sépulture. En 1944, il est jugé pour « intelligence avec l’ennemi » et condamné à mort le 29 décembre. Au chapitre des reproches qu’on lui adresse, il y a son activité journalistique où il ne cache pas ses complaisances avec l’idée antisémite. Le général de Gaulle le gracie.mon ami

Pour l’observateur contemporain, semblable existence range définitivement Béraud dans la catégorie des méchants, c’est-à-dire, mécaniquement, à l’extrême-droite. Habituée à ne plus analyser les faits qu’à la lumière d’un classement schématique a priori servant de curseur, notre époque, qui s’est choisie des héros et des salauds, ne comprend pas que certains salauds soient favorables à certains héros, et inversement. Par exemple, dans le camp du Bien, il y a Robespierre. Le révolutionnaire le plus connu et sans doute le plus défendu et aimé de l’orthodoxie universitaire républicaine de gauche depuis des décennies, du fait d’avoir été ce que nous avons décidé qu’il était, c’est-à-dire un champion de la Liberté et de la noble cause, devrait n’avoir rien qui satisfasse un Béraud. L’un est réputé de gauche, l’autre d’extrême-droite, autant dire qu’un monde les sépare qui les tient chacun à l’exact opposé de l’autre.

« Mon ami Robespierre » vient chagriner cette classification fainéante.

Il s’agit d’un roman, écrit à la première personne par un homme dont on ne dit jamais le nom ; qui se présente comme l’ami d’enfance de l’Incorruptible, dont il narre l’ascension puis la chute comme il en fut le témoin privilégié. Si certains passages témoignent de la conscience claire qu’a l’auteur des travers de son héros, notamment le durcissement de son idéologie confinant au fanatisme, l’extrême rigueur des sanctions qu’il distribue et le sang-froid qu’il met à les faire appliquer, l’ensemble du récit se veut favorable à Robespierre. Il est vrai que le personnage qui nous conte l’histoire est un ami, et l’on sait que l’œil d’un ami voit parfois aussi mal ce qui est flagrant qu’il croit voir ce qui n’existe pas. Quoi qu’il en soit, le lecteur achève l’ouvrage avec le sentiment, facilité par le talent littéraire de Béraud, d’avoir passé un moment intime, complice, avec un Robespierre dont la déconfiture est présentée de manière à émouvoir ; et la mort pour nous faire compatir.

Eh ! Comment Béraud, l’homme de la droite radicale, peut-il avoir pour cette figure historique que s’approprie la gauche puriste ces sentiments d’affection ? Le mérite du livre est également de démontrer que les frontières que l’on construit arbitrairement entre les hommes et les idées sont plus ténues et moins assurées qu’on le pense.

En introduction de son livre « Ce que j’ai vu à Rome », paru en 1929 et dernier épisode d’une trilogie éponyme (Ce que j’ai vu à Moscou, Les Editions de France, 1925 ; Ce que j’ai vu à Berlin, Les Editions de France, 1926) dans laquelle Béraud livre le récit de ses visites dans ces trois grandes capitales où se jouaient alors d’immenses partitions politiques, on lit :

« Ce livre, relation sincère d’un voyage au pays fasciste est l’œuvre d’un républicain. L’auteur tient la liberté pour le bien le plus précieux. Il n’a donc pu trouver bon un régime qui, par la voix de son chef, se flatte hautement « de fouler aux pieds le cadavre pourrie de la déesse Liberté ».

Je déteste l’oppression, et je le dis.

Ayant de mes yeux vu ce que le culte de la violence a fait d’un peuple naguère jovial, tolérant et heureux, je souhaite à notre pays d’autres emblèmes que les cordes, les verges et la hache. Je suis antifasciste. »

Henri Béraud, écrivain, polémiste, condamné à mort en 1944, antisémite déclaré et néanmoins admirateur de Robespierre et antifasciste amoureux de la liberté ; tout dans cet ensemble composé d’éléments en apparence contradictoires nourrit une réflexion, non seulement sur Béraud lui-même, mais sur la façon qu’ont nos contemporains d’envisager aussi basiquement le monde pourtant complexe de l’Histoire et des idées. Et des hommes.

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A propos de Jonathan Sturel

Jonathan Sturel
Jonathan Sturel, observateur critique du monde moderne, est l'auteur du livre « La Contre-histoire de Michel Onfray » paru aux Editions Tatamis en août 2014.

Un commentaire

  1. En voilà une oeuvre à rééditer ! 😀

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