Soldats d’hier et d’aujourd’hui : l’hoplite grec (partie II)

Soldats d’hier et d’aujourd’hui : l’hoplite grec (partie II)

Pour bien comprendre ce qui va suivre, c’est-à-dire les conséquences énormes qui vont découler d’événements majeurs de l’histoire du monde grec sur l’hoplite et ce qu’il représente en tant que guerrier, il nous faut revenir sur certains points que nous avons évoqués dans le précédent article, en guise de rappel.

Comme nous l’avons vu, l’hoplite grec est le soldat idéal de la cité grecque à l’époque classique, que celle-ci soit démocratique ou oligarchique. L’hoplite incarne toutes les valeurs du monde grec : c’est un citoyen propriétaire, père de famille, conservateur d’un certain ordre établi. Il est un citoyen-paysan-soldat, non un professionnel de la guerre, se faisant ainsi le porte-étendard de deux idéaux supplémentaires de la cité : idéal d’amateurisme, à la guerre comme en politique ; idéal du combattant de la terre, qui se bat par elle et pour elle.

À vrai dire, les grecs n’envisagent pas autrement que par la confrontation de deux phalanges hoplitiques une guerre terrestre, du moins pas avant la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.C). Il existe bien des soldats légers, comme nous l’avons dit, mais ils sont déconsidérés, et ne déterminent en rien le sort d’une bataille rangée.

L’art grec de la guerre, la phalange hoplitique

Détail de la stèle des vautours, représentant une phalange sumérienne.

Détail de la stèle des vautours, représentant une phalange sumérienne.

            Dans le souci de rendre à César ce qui est à César, il nous faut d’abord retracer succinctement une histoire de la phalange, car cette dernière n’est pas née en Grèce, loin de là. D’abord, qu’est-ce qu’une phalange ?

La phalange est un modèle tactique privilégiant l’infanterie lourde armée de lances, conçue de telle manière à privilégier le choc sur la mobilité. Chaque combattant se bat coude à coude avec son voisin de droite, le protégeant en partie de son bouclier, de la cuisse au cou.

Comme nous le disions, la phalange n’est pas née en Grèce, mais comme beaucoup de choses, à Sumer. La première preuve attestée de l’utilisation d’une infanterie armée de lances formant une phalange se trouve sur une stèle, la Stèle des Vautours, que l’on peut d’ailleurs admirer au musée du Louvre, datant de 2450 av. J.C et qui représente la victoire du roi Eannatum de Lagash sur la cité-Etat d’Umma, vers 2525 av. J.C. Selon les spécialistes, c’est au cours de ce IIIe millénaire avant notre ère que se constituent les premiers États, qui supplantent l’organisation tribale originelle. En effet, la formation en phalange nécessite, comme nous l’avons vu, un armement lourd, en métal — donc cher, surtout à l’époque sumérienne — et uniforme, afin que chaque combattant possède le même équipement, sans quoi la nécessité impérieuse d’homogénéité de la phalange n’est pas possible.

Relativisons toutefois : c’est bien en Grèce que la phalange va trouver ses meilleurs utilisateurs. Les Grecs vont s’approprier la phalange bien avant le VIIIe siècle av. J.C, Homère en donnant une description dans l’Iliade. Elle prend sa forme définitive un siècle plus tard, avec l’adoption de l’équipement lourd dont nous avons déjà parlé.

La phalange hoplitique au combat

Le but de la phalange est le choc. Formant une ligne continue plus ou moins profonde selon les endroits – de 6 à 50 rangs parfois, même si la formation classique est de 12 rangs de profondeur –, les hoplites ainsi formés, couvrant de leur bouclier la droite de leur voisin, de la cuisse au cou, forment un mur de bronze hérissé de lances. Au signal, cette formation compacte se rue sur l’ennemi et crée un choc d’une violence inouïe, dont le but est de déstabiliser l’adversaire, rompre ses rangs et le mettre en fuite. De manière conventionnelle, on place les troupes d’élites sur l’aile droite de la phalange, la droite représentant chez les Grecs les idées de vie et d’action — c’est à la main droite que l’on a longtemps porté l’alliance — alors que le côté gauche incarne plutôt les principes de mort et de passivité.[1]

C’était donc généralement de la gauche que venait la fracture, puisque l’aile gauche de la phalange était exposée à l’aile droite adverse. Une mini-révolution apparaît cependant à la bataille de Leuctres en -371, lorsque le général thébain Epaminondas décide de renverser l’ordre des choses et de placer les 50 rangs d’hoplites thébains sur l’aile gauche, face aux troupes d’élite spartiates. Surpris par cette disposition, la ligne lacédémonienne succombe face à l’armée d’Epaminondas, qui efface à jamais Sparte des grandes puissances militaires du monde grec, imposant la puissance thébaine.

Une inconnue demeure cependant. Les spécialistes de la guerre en Grèce Antique, parmi lesquels Victor D. Hanson ou Jean-Pierre Vernant, se demandent encore comment se déroulaient ces antiques batailles, le choc ne durant qu’un instant et les batailles hoplitiques pouvant, elles, durer des heures. On imagine qu’une fois que la phalange adverse était rompue, l’ennemi prenait la fuite, poursuivi quelques temps par les vainqueurs mais qui du fait du poids de leur lourde armure et de la fatigue accumulée, ne devaient pas poursuivre l’adversaire très longtemps. De plus, on suppose que, même si la guerre, chose normale pour les Grecs, était violente par nature et causait des morts, les Grecs ne considéraient pas, du moins pas avant le Ve siècle, qu’il fût utile de massacrer l’adversaire outre-mesure. L’on se battait pour régler un différent ou pour prouver sa puissance et s’imposer parmi les autres cités, non pour le plaisir de tuer, sentiment propre aux barbares selon la conception grecque.

Limites de la phalange hoplitique

Nous distinguerons deux choses dans cette partie : l’hoplite et la phalange, même si les deux sont intrinsèquement liés.

Cuirasse et casques de hoplite.

Cuirasse et casques de hoplite.

D’abord, l’hoplite grec classique est un soldat formé et équipé pour la phalange. Il porte une armure très lourde, un bouclier très large, son casque corinthien l’empêche de respirer convenablement et de voir ce qui se passe autour de lui. Son arme principale est une lance, utile pour la charge et quand elle se croise avec celle des voisins. Il possède bien une épée, mais elle ne sert que rarement. Ainsi, l’hoplite se retrouve coincé dans son déterminisme : en dehors de la phalange, il est très vulnérable, car son équipement l’empêche d’avoir des mouvement fluides et de courir vite et sur de longues distances. Sa lance est encombrante et ne lui permet que de frapper d’estoc, contrairement à une épée. Aussi, tant que les Grecs se battaient phalange contre phalange, cela ne posait guère de problèmes, malgré la présence de gymnètes : les flèches sont trop légères pour percer la cuirasse d’un hoplite, et les pierres des frondeurs n’offrent qu’un résultat très limité, d’autant qu’ils sont des éléments très marginaux dans les guerres grecques.

Cependant, à partir de la guerre du Péloponnèse, tout bascule. À Sphactérie en -425, les hoplites spartiates, réputés pour être les meilleurs du monde grec, sont littéralement massacrés par les troupes légères athéniennes, notamment des peltastes.

Venus de Thrace, ces mercenaires doivent leur nom à leur bouclier, le pelté, rond ou en forme de croissant, équipés de javelots et d’une épée. Habitués à se battre en dehors de toute formation et sur des terrains accidentés, ne portant pas d’armure, ces soldats légers, réputés d’une grande cruauté, servirent dans les deux camps qui s’opposèrent durant la terrible guerre du Péloponnèse, usant de leur agilité pour massacrer les hoplites qui avaient le malheur de se retrouver isolés du reste de la troupe, ou qui n’arrivaient tout simplement pas à atteindre cet ennemi d’un nouveau genre.

Car le grand malheur du hoplite et de la phalange, c’est qu’ils ne sont efficaces que si l’on accepte de se battre à leur manière : la phalange exacerbe le combat collectif des hoplites. Si ces derniers sont redoutables de front dans la phalange, seuls ils ne valent rien, leur entrainement se focalisant sur leur condition physique et leur capacité à se battre en phalange plutôt que sur leurs compétences personnelles dans le maniement des armes. Ajoutez à cela le fait que les hoplites sont avant tout des fermiers, qui manient plus souvent le joug que la lance, alors que les peltastes par exemple sont à l’origine des mercenaires, dont la guerre est le métier, ou bien plus tard des citoyens pauvres n’ayant aucun patrimoine, mais animés d’une haine envers les privilégiés hoplites qui les excite à en massacrer le plus possible.

La phalange est également une formation tactique relativement efficace : si de front elle s’avère redoutable, elle reste cependant une formation très rigide et extrêmement vulnérable sur les flancs et à l’arrière, de même qu’une seule brèche dans ce mur de bronze entraîne la destruction immédiate de la formation et la mort de plusieurs centaines d’hommes si l’ennemi arrive à s’y engouffrer. Les Athéniens en feront d’ailleurs les frais durant l’expédition de Sicile, lorsque leurs hoplites se feront étrillés par la redoutable cavalerie syracusaine, qui manie fort bien le lancer de javelot tout en chevauchant et qui tournera les lignes athéniennes pour fondre sur les flancs de la phalange, non protégés ou trop peu par la cavalerie athénienne.

La révolution macédonienne

Phalange macédonienne.

Phalange macédonienne.

            La guerre du Péloponnèse a durablement transformé le monde grec, voire tué la période classique. Elle fut une véritable boucherie selon l’historien Victor D. Hanson, où périrent des dizaines de milliers de Grecs. Elle entraina des transformations radicales dans les mentalités : les cités grecques font désormais appel de plus en plus à des mercenaires, chose impensable à l’époque de Périclès, plutôt que de risquer de nouveau la vie de leurs citoyens sur les champs de bataille, aux vues de la saignée démographique que fut la guerre.

Les dernières années de la guerre du Péloponnèse voient se profiler une modernisation de l’équipement hoplitique. Les escarmouches contre les troupes irrégulières ont démontré l’inefficacité d’un équipement lourd. On abandonne la lourde cuirasse de bronze pour un linothorax, sorte de broigne de lin renforcé d’écailles de bronze ou de cuir, bien plus léger que la cuirasse d’auparavant mais tout aussi résistant, voire aucune protection. Le casque corinthien est remplacé par un simple bonnet conique rigide en cuir, ou bien d’un casque de type attique, qui s’exporte d’ailleurs jusqu’en Italie centrale.

C’est en Macédoine que renait pour un temps la phalange hoplitique, sous la houlette de Philippe II. Grand réformateur, Philippe II dote son royaume d’une armée puissante, l’une des premières au monde à combiner l’infanterie légère, lourde, la cavalerie et « le génie ». Parler de phalange hoplitique pour la Macédoine est un peu abusif, car les soldats macédoniens n’ont rien d’hoplites : ce sont des soldats professionnels au service du roi, non des citoyens-paysans-soldats. Ils jouissent de droits civils, comme celui de posséder une terre et de se marier, mais n’ont pas de droits politiques, puisque le souverain exerce seul le pouvoir.

Au niveau de l’équipement, on est loin de celui des vainqueurs de Marathon : la phalange macédonienne se compose de piquiers, non d’hoplites au sens purement militaire du terme. Ils ne possèdent que peu ou pas de protection. Le piquier de base est faiblement pourvu : il ne dispose que d’une légère protection en cuir ou en lin, d’un casque de forme conique ou de type attique.

Contrairement aux Grecs, les piquiers macédoniens n’emploient pas la lance, mais la sarisse, une très longue pique de près de 6 mètres de long, terminée à chaque extrémité par une pointe en bronze. L’« arrière » de la sarisse est muni de pointes permettant à son utilisateur de ficher son arme dans le sol afin de supporter une charge de cavalerie. Très longue, la sarisse doit être tenue à deux mains, ce qui empêche le maniement d’un bouclier conséquent. À la place, les piquiers portent un petit bouclier fixé à leur bras. Ils emportent également une épée courbe (machairia) pour le corps-à-corps.

Enfin, même si la phalange macédonienne reste une composante majeure de l’armée du roi, elle n’est pas son élément principal et déterminant, contrairement à la phalange hoplitique grecque. C’est la cavalerie qui obtient ce rôle. Egalement équipés de sarisses, les cavaliers macédoniens, nombreux et redoutables, donnent de la souplesse à l’armée macédonienne, et fondent littéralement sur les rangs ennemis. Ils s’illustrent dans toutes les batailles de Philippe II et de son fils Alexandre. Combinée à la phalange de piquiers, la cavalerie sonne le glas des hoplites grecs en tant que force militaire en -338 à la bataille de Chéronée.

Conclusion

            Pour autant, même si le formidable outil militaire que laisse Philippe à son fils Alexandre permet à ce dernier de conquérir plus ou moins l’empire perse, elle reste une formation tactique très précaire et extrêmement vulnérable si la cavalerie ne couvre pas ses arrières. Ni la phalange ni les longues sarisses ne permettent de se battre en terrain accidenté. Comme l’hoplite, le piquier macédonien, bien que soldat professionnel, est extrêmement vulnérable en dehors de la phalange, d’autant plus qu’il ne possède quasiment aucune des protections que son prédécesseur grec possédait.

La période hellénistique qui suit la mort d’Alexandre le Grand n’arrange rien. Les guerres entre les Diadoques – les « successeurs » du conquérant – sont nombreuses. Même si quelques batailles terrestres — les affrontements ayant été souvent maritimes — sont marqués par l’apport d’armes étrangères : éléphants, chars scythes. La bataille tourne généralement en un affrontement de phalange contre phalange. Les souverains hellénistiques, au lieu d’innover pour pallier à ce défaut technique, préfèrent tout simplement augmenter la taille des sarisses pour prendre l’avantage sur l’adversaire, donnant ainsi des batailles où les piquiers eurent à manier des sarisses de plus de 7 mètres de long.

Loin de régler le problème de la fragilité de la phalange, l’allongement de la sarisse ne fit que l’amplifier, la taille démesurée de l’arme empêchant toute mobilité tactique. Ce manque de flexibilité fut d’ailleurs merveilleusement exploité par les Romains qui n’eurent aucun mal à tourner les phalanges hellénistiques grâce à leur formation en manipules puis en cohortes, et à détruire un à un les royaumes hellénistiques et l’hégémonie gréco-macédonienne sur la méditerranée orientale.

► Lire la partie I

Adhérer
Bibliographie

  • ORRIEUX Claude, SCHMITT-PANTEL Pauline, Histoire grecque, Paris, PUF, 2011, 500p.
  • HANSON Victor D., La guerre du Péloponnèse, Paris, Flammarion, 2008, 468p.
  • Le modèle occidental de la guerre : la bataille d’infanterie dans la Grèce antique, Paris, Tallandier, coll. « Texto », 2007, 298p.
  • GREEN Peter, D’Alexandre à Actium, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1997, 1260p.

[1] Nous nous dégageons de toute réutilisation douteuse de cette expression.

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A propos de Louis Landais

Louis Landais
Etudiant, passionné d'histoire et des Humanités en général.
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