jeudi, 27 juillet, 2017
Robespierre : L’enfant vertueux d’Arras

Robespierre : L’enfant vertueux d’Arras

« Quand la Révolution tombe entre certaines mains, ce sont ces mains-là qui font la contre-révolution. » Robespierre.

Maximilien de Robespierre réside depuis maintenant plus de deux cent ans sous la grande coupole des mal-aimés de l’Histoire de France. Vieux chien crevé de la Révolution nationale, cuistre guillotineur délirant, dictateur aux yeux injectés de haine… à tel point qu’il n’y eut sans doute que le peintre anglais, Francis Bacon, pour en représenter le portrait, lui qui aimait à dire que l’odeur du sang ne le quittait pas des yeux. Robespierre ne serait donc que l’incarnation parfaite de la dérive révolutionnaire qui se trompe d’objet, un excité à asseoir, au banquet de l’Histoire, entre Staline et Pol Pot. Alors à ceux qui n’ont pour culture historique que cette singerie mythologique et qui pensent pouvoir revendiquer le bouche à oreille comme démarche d’étude sérieuse, nous amorçons quelques rectifications :

Le deux poids deux mesures.

Comme le fait remarquer le grand historien britannique, Eric Hobsbawn dans son ouvrage « L’Ere des révolutions », la « Terreur » (dont l’idéologie dominante et l’Histoire bipolaire ont rendu la simple évocation génératrice des angoisses les plus noires) a été relativement modérée au regard global de l’Histoire et à l’échelle du XXème siècle notamment. Le bilan de la Terreur est de 17000 exécutions en quatorze mois, alors même que les massacres de la commune de Paris ont fait 20000 fusillés en une petite semaine. Plus de deux siècles après, cette période de l’histoire de France appelée « Terreur » est encrée dans les esprits bien plus profondément que la banale opération de maintien de l’ordre commanditée par Adolphe Thiers en 1871. Probablement le noble sang bleu marque t-il plus aisément la grande fresque de la mémoire commune que le vulgaire sang rouge du pauvre, couleur maussade à laquelle la rétine désabusée a fini par s’habituer. Un deux poids deux mesures qui peut suggérer un parallèle futur : le souvenir plus que périssable du génocide amérindien ou de la deuxième guerre du Congo (dont certains ignorent jusqu’à l’existence) face à l’imprescriptible shoah, drame historique sans précédant dans l’histoire humaine, et probablement dans l’histoire extraterrestre. Pour finir sur cette précision concernant la Terreur, citons Eric Hobsbawn, qui n’est ni partisan ni monomaniaque : « Pour le Français moyen qui vécu derrière le rideau de la Terreur, celle-ci n’était ni pathologique, ni apocalyptique, mais d’abord et avant tout la seule façon de protéger son pays. C’est ce que fit la république des Jacobins et son œuvre fut surhumaine. »

Mirabeau et Danton : Le billard à trois bandes

dantonGeorges J. Danton

Contrairement à Mirabeau, issu de la noblesse provençale, Robespierre n’est pas né dans l’opulence et la frivolité. Il a perdu sa mère à l’âge de six ans, puis son père, trois années plus tard. Chef de famille à neuf ans, il s’occupa de ses deux sœurs et de son petit frère, Augustin, surnommé « bonbon ». Grâce à une bourse de l’évêque d’Arras, il suivit des études de droits et devint avocat à vingt et trois ans. Mirabeau, considéré comme un des chantres de la Révolution, la noble « torche de Provence » devenu député du Tiers-Etat, détestait Robespierre. Il eut d’ailleurs à son égard cette phrase éclatante de cynisme et de mépris : « Monsieur de Robespierre est disqualifié pour la politique car il croit tout ce qu’il dit ». Défaillance vertueuse qui, il est vrai, n’eût su être imputée à Mirabeau, traitre corrompu jusqu’à l’os et stipendié par le roi. (Il reçut 200000 francs du roi lui-même en octobre 1789 afin de payer ses dettes. Sa correspondance, découverte en novembre 1792, vaudra par ailleurs l’exclusion de sa dépouille du Panthéon, l’inhumation anonyme de ses cendres, finalement déversées dans les égouts (cloaque paradisiaque ou il finit de payer ses dettes, cette fois-ci à la société).
Sa laideur socratique que Victor Hugo qualifiera de « grandiose et fulgurante » ne l’empêchait d’ailleurs pas de voir en Robespierre « un chat qui a bu du vinaigre ».
On oppose également souvent à Robespierre la figure de Danton, compagnon de route (du début de route) plus mesuré, plus stable, moins impétueux. Le célèbre homme de « l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace » fut pourtant un disciple de Mirabeau (ce qui n’est pas du meilleur augure sur le plan éthique). Il fut l’instigateur du tribunal révolutionnaire (9 mars 1793) et un opportuniste qui s’enrichit par son mariage, fut acheté par la cour en secret (cf lettre de Mirabeau à Lamarque – 10 mars 1791) et fît fortune dans le commerce des « fournitures militaires » (en cheville avec Dumouriez, traitre à la nation car passé à l’ennemi). Lorsqu’il quittera le Comité de Salut Public pour cause d’hyménée avec sa nouvelle femme, (relativement mûre puisqu’âgée de 15 ans et demi) il laissera place à Robespierre aux commandes et fera, par la suite, tout pour le faire tomber. A noter que le Comité de Salut Public, qu’on présente comme l’outil de dictature de Robespierre, était renouvelé mois par mois. Il était perpétuellement sous contrôle de la Convention qui pouvait le reconduire ou le changer. On a connu plus ardente dictature ! Danton n’eut par ailleurs aucune doctrine politique. Il essayera de faire porter le chapeau au Comité de Salut Public concernant l’affaire des amiraux de la flotte française, puis dans l’opération de déchristianisation, toujours dans l’espoir de faire chuter Robespierre. Il annoncera le 1er septembre 1793 : « Le tribunal révolutionnaire ne travaille pas assez, il n’y a pas assez de têtes qui tombent, je demande une tête par jour. » puis, dans une volte-face totale le 5 décembre, selon les intérêts du moment : « Je demande l’économie du sang des hommes ». Girouettes, manipulateurs professionnels, escrocs profiteurs, bref : Mirabeau et Danton furent deux politiciens.

L’incorruptible : probité et vertu.

Robespierre défendit dès qu’il le put les petites gens, ce qui lui valut d’être promptement catalogué par la bourgeoisie intrigante comme potentiellement dangereux. Le journal de Paris écrira d’ailleurs : « Hier, monsieur Robespierre est encore monté à la tribune, on s’est rapidement aperçu qu’il voulait encore parler en faveur des pauvres et on lui a coupé la parole ». L’incorruptible fut d’abord consterné que la révolution de 1789 n’eut été qu’une bagarre pour le pouvoir entre la bourgeoisie d’affaire et la noblesse en place, sur le dos du peuple manipulé, ce tiers exclu qu’il entendait défendre. Il fut seul à dénoncer l’hypocrisie de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, qui reconnaissait la liberté et l’égalité en droits de tous les citoyens tout en divisant les dits citoyens en catégories selon leur argent. Le concept de liberté se limitant quant à lui aux blancs non-ouvriers puisque les noirs étaient esclaves et que les ouvriers se voyaient interdits de coalition.

robespierrePortrait de Robespierre

L’historien Henri Guillemin explique dans une conférence en 1970 : « Les obsédés sexuels ; ce sont les gens qui n’ont pas connu une tentation plus grande » litote qui fera office de sentence au comportement douteux des deux comparses stipendiés qu’il n’est plus nécessaire de nommer. Effectivement, Robespierre, comme par ailleurs Jaurès ou Lamartine, n’eut pas de femmes dans sa vie. Son paradigme social encombra son esprit à tel point que les vices millénaires ne purent y élire domicile. Sa principale compagnie fut canine : Brount, son dogue allemand, le suivait partout lors de ses promenades et l’aidait à marcher, lorsque sa phtisie l’affaiblissait.
Robespierre qui, rappelons le, est né pauvre et quasi orphelin, vécu à partir d’octobre 1791 au sein de la famille Duplay dont le patriarche était chef menuiser. Il accepta la vie simple dans cette famille à condition de payer la petite chambre qui était proposé. Malgré l’insistance de la famille à offrir l’hospitalité en échange de l’honneur de sa présence, Robespierre tint fermement à payer sa chambre mansardée, ce qui fit dire à Danton apprenant la nouvelle : « On dirait que l’argent lui fait peur ! ». Comment comprendre en effet, qu’il ne profitât pas de cette proposition pour économiser quelque argent ? Argent qui eût été bien plus vertueusement dépensé dans le mobilier de luxe ou sur le grand marché du putanat.

Perçu comme l’archétype sanguinaire de la Révolution, il est pourtant celui qui s’opposa à la guerre extérieure que voulurent engager les Girondins contre l’Autriche-Hongrie. L’Assemblée législative était alors uniquement constituée de notables puisque le très égalitaire « suffrage censitaire » ne laissait le droit de vote qu’aux possédants. L’historien Jules Michelet, reprenant la tartuffesque vision girondine, présente cette tentative comme une guerre de prévention et d’exportation des idées de la révolution. « C’est l’océan révolutionnaire qui déborde » écrit t-il. Pour autant, Robespierre vit dans cette guerre le déshonneur de la France qui avait promis la non-agression et y décela, à juste titre, une guerre de rapine : « Personne n’aime les missionnaires armés ! ». L’argument girondin de la prévention n’était en effet qu’un alibi. La France n’était pas menacée militairement par l’Autriche-Hongrie, concentrée sur ses frontières du Nord et de l’Est, notamment la Pologne et sur les dents longues de Catherine II de Russie.

Robespierre n’a pas arraché son surnom au néant. L’argent ne fut pas son fait. Il voulait la souveraineté du peuple face à l’oligarchie révolutionnaire œuvrant dans l’intérêt de la bourgeoisie d’affaire. Il est donc à cet égard, le grand instigateur de l’abolition des privilèges ainsi que du vote du « maximum » sur le prix du pain contre les accapareurs de denrées de première nécessité (comme Necker). « Maximum » absolument inconcevable pour les libéraux girondins, outrés qu’on pût agir via la puissance étatique sur la liberté commerciale (qui était déjà à l’époque la liberté d’escroquer autrui et en général les faibles).
Robespierre supprima également, au grand dam de Danton, les « fournisseurs militaires » afin que l’Etat prît l’industrie en main via la construction de trois usines nationales d’armement et mette ainsi fin au commerce clandestin.

robespierre-2-236x300Robespierre par Boilly

Il est important de garder à l’esprit que les comités étaient indépendants les uns des autres. Le Comité de Salut Public fut loin d’être tout puissant, comme le veut la mythologie thermidorienne. La Convention contrôlait les comités parallèles, indépendants entre eux. Si bien que lorsque Pierre-Joseph Cambon, à la tête du comité des finances mit en place une arnaque qui, sanctifiant l’abus de pouvoir, consistait au paiement des pauvres en assignats (monnaie dévaluée) et des riches en numéraire (monnaie non-dévaluée), Robespierre prit conscience qu’on tentait de le saboter. Il dénoncera jusqu’à son exécution cette honteuse manipulation financière, notamment lors de sa dernière apparition à la Convention : « Que voulez vous que nous fassions quand le responsable des finances (Cambon) fomente l’agiotage, favorise le riche et désespère le pauvre. J’en ai assez de vivre dans un monde ou l’honnêteté est toujours victime de l’intrigue et ou la justice est un mensonge. »

Robespierre était adulé par le peuple mais haï par l’oligarchie bourgeoise qui l’entourait, notamment girondine, qui ne lui pardonna pas son « maximum » et son désamour pour l’enrichissement de rapine. Il faut bien confesser que le carcan moral de l’homme d’honneur est une chose hideuse.
Car Robespierre fut homme d’honneur et non de basses conquêtes. Après le succès militaire français à Fleurus en juin 1794, le sol français étant totalement sécurisé, Robespierre décidera d’arrêter les combats. Cet état de fait mettra Carnot en rage, lui qui ne pouvait concevoir d’arrêter ses troupes en chemin alors que la guerre allait enfin payer financièrement en Belgique.

Robespierre est rapidement devenu l’homme à abattre pour la petite coalition des marchands vipérins. Ses ennemis étaient tout puissants au Comité de Sûreté Générale et du temps queRobespierre essayait de demander la révocation de Fouquier-Tinville qui faisait tomber toutes les têtes, le tribunal révolutionnaire accéléra le processus (1876 têtes en 40 jours) afin d’accuser Robespierre (qui passait pour le maitre d’œuvre aux yeux de la plèbe). Lamartine l’expliquera d’ailleurs dans son ouvrage « Histoire des Girondins » par cette phrase lumineuse : « Ils le couvrirent, pendant quarante jours, du sang qu’ils versaient pour le perdre ». L’opération fonctionna. L’opinion publique, pensant que Robespierre avait été responsable de toutes les mesures et n’ayant pas assez de recul pour observer le jeu de la Convention contre l’incorruptible, se sentit abandonnée par son ancien sauveur.

Robespierre sera arrêté par les gendarmes et enfermé. François Henriot, directeur de la Garde Nationale républicaine, sauvera Robespierre et lui proposera de lutter, lequel refusera d’envoyer de nouvelles âmes au tombeau : « Non ! Assez de sang, d’ailleurs tout est foutu, tout est perdu ». Atteint d’un coup de pistolet à la mâchoire par Charles-André Merda, sans doute prédisposé de part son nom à jouer un grand rôle dans l’Histoire, Robespierre sera guillotiné le 28 juillet 1794. La révolution sera finie. Le « maximum » sera supprimé, le suffrage universel sera abandonné et Boissy d’Anglas pourra revenir se pavaner à la tribune : « Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre social ». Voltaire a gagné. Rousseau a perdu.

Robespierre : Christ déchu ?

execution-de-robespierre-300x195Exécution de Robespierre

Robespierre est certainement le personnage central de la Révolution Française. S’il est question de le réhabiliter dans la mémoire collective, en faire un ange incarné serait fallacieux et hors de propos. La politique n’a pas besoin d’anges incarnés. La politique a besoin de morale et de vertu. Rappelons que la constitution montagnarde de 1793, appelée « Constitution de l’an I » fut la première constitution démocratique de l’histoire moderne. Robespierre fut l’homme du suffrage universel, de l’abolition de l’esclavage, de l’abolition des droits féodaux, du droit à l’insurrection et au travail, de l’admission des juifs dans le droit commun français, de l’intérêt social collectif et le père de la devise nationale « Liberté, Egalité, Fraternité ».

Un palmarès qui, s’il ne suscite l’admiration des apologètes de la mauvaise foi, force au moins l’humilité et le respect.
Robespierre était certes orgueilleux, colérique et à certains égards « sanguinaire » (Il a voté la mort du roi, de Danton et de bien d’autres). Mais il était surtout le gardien d’une idée, et cette idée était profondément saine et juste. Son ambition était pure car collective, là ou les traitres à la révolution n’envisageaient que la leur. Ces traitres à la révolution qui ont enfanté des rues et des boulevards dans toutes les villes de France quand l’ombre de l’incorruptible ne possède pour tout lieu de recueillement qu’un vague et sordide arrêt de métro parisien à Montreuil. La gloire est sourde et aveugle. Conduite par un Automédon inconscient, elle ne digère aisément que l’intrigue et la bassesse. Sans doute n’y a-t-il pas de place pour le repos du brave dans l’océan bréneux de la postérité. Gageons que le grand tribunal révolutionnaire de l’Histoire en jugera.

« Cet air de liberté au-delà des frontières, ces peuples étrangers qui donnaient le vertige, et dont vous usurpez aujourd’hui le prestige, elle répond toujours du nom de Robespierre, ma France. » – Jean Ferrat – Ma France

Maxime Le Nagard

 

A propos de Maxime Le Nagard

Etudiant en journalisme, intéressé par tous les domaines de la culture générale, en particulier l'Histoire, la littérature et la philosophie.

Un commentaire

  1. Un peu pres le style d’idee dont je me fesait du sujet, merci bien pour ce bon papier.

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