La sociologie peut-elle être réactionnaire ?
Peinture du portrait de Pierre Bourdieu (Thierry Ehrmann via Flickr CC).

La sociologie peut-elle être réactionnaire ?

La sociologie a trait au progressisme dès sa création : ce fut le cas du premier département de sociologie mis en place à l’École de Chicago en 1892, ainsi que celui de son esquisse en France au XVIIIe dans les écrits de Saint Simon, où l’Égalité entre les individus et le règne du pragmatisme scientifique sont les utopies à quérir. Difficile de nier l’aspect révolutionnaire de cette science molle toujours controversée, mais est-ce possible de la concevoir dans une approche rétrograde ? Réactionnaire ?

Dans quelle mesure peut-on parler d’objectivité ?

La sociologie n’a pas le critère de scientificité au sens donné par Popper, ses raisonnements étant assertoriques, c’est-à-dire non-reproductibles. L’objet d’étude étant l’Homme – comme toute science sociale –, elle ne peut affirmer porter des lois qui pourraient prédire le résultat d’une expérience. Elle ne peut voir que des tendances, des vérités contingentes.

Elle ne peut fondamentalement être exploitée dans une objectivité absolue, étant assez comparable à l’Histoire selon Jean-Claude Passeron. Toute étude est orientée – volontairement ou non – vers une démonstration de l’esprit. Même si elle se base sur des observations établies sur un échantillon d’individus, la contextualisation parfois outrancière, l’interprétation hâtive, la sur-interprétation et le manque d’informations sont des failles reconnues par un esprit cartésien.

Certains  « grands sociologues » – tel Norbert Elias – soulignent que plus une étude est « distenciée » – loin de la subjectivité du chercheur – plus elle a de valeur. Il n’empêche que la quête de la distanciation totale est vaine : le passage du langage du spécialiste au langage commun est déjà un obstacle à l’objectif. Il n’y a que des travaux qui assument leur orientation et ceux qui la contraignent la plus possible.

La sociologie destructrice ne peut conserver

Elle est la science qui ne cesse de déconstruire la réalité. Mais après tout, déconstruire ne revient-il pas à détruire ? Déconstruire la famille patriarcale – comprenez : engloutir jusqu’à la moelle la domination masculine, jusqu’au masculin même. Déconstruire l’État – comprenez : délégitimer la force étatique. La sociologie ne peut que déranger les pouvoirs conservateurs en place, jusqu’à anéantir le peu restant dans un monde où tout devient conforme à elle. Elle tend à égaliser des choses que les individus ont vécues jusque-là comme relevant de mécanismes autres. Elle interroge ce qui va de soi, à fortiori la tradition.

L’écueil – si ce n’est pas le vice profond – de cette discipline est de ne rien laisser à la Nature, en ne gardant que le point de vue des interactions sociales. Tout – pour elle – est culturel, jusqu’aux frontières de l’absurde avec la théorie du genre qui considère que l’on naît sans aucun déterminisme sexuel. Marcel Mauss prône dans Les techniques du corps une certaine interdisciplinarité à œuvrer, mais le biologique est souvent déconnecté de la sociologie.

La sociologie ne peut être conservatrice : si certains évoquent sa neutralité, l’esprit Proudhon ne peut être chassé. Elle révolutionne sans cesse en interrogeant le tissu social de la société, en comparant les époques et les lieux, en pointant des inégalités, que la logorrhée démocratique jusqu’au-boutiste ne peut – comme par devoir – laisser comme telles.

Une école réactionnaire ?

Si cette approche de la réalité ne peut s’empêcher de vouloir la changer, pourquoi après tout ne pas imaginer que puisse advenir, en ce monde où la norme n’est plus la tradition mais la révolution sempiternelle, une sociologie qui rendrait la légitimité à ce qu’ elle a indirectement démoli ?

Renaud Camus, dans Les Inhéritiers, livre répondant au succès de Pierre Bourdieu Les Héritiers, enterre la pratique sociologique comme approche, qui non seulement n’est pas parvenue à ses objectifs, mais qui par ailleurs a posé un problème bien plus grave encore. Sa thèse est la suivante : à vouloir endiguer l’inégalité à l’école qui trouve sa source dans le champs familial, on a dépouillé l’école du savoir et de la culture, car discriminatoires par essence même. Ce qui a aggravé le manque de mixité sociale dans les sections de prestige, mais pire encore, créé l’industrie de l’hébétude. L’école contemporaine est comme un bus – pour Camus – qui n’emmène plus une minorité au musée – à la connaissance – mais prend tout l’ensemble pour faire des tours de quartiers inutiles. Il n’est pas faux que la politique est responsable de s’être saisie de la sociologie, d’avoir délaisser la philosophie platonicienne.

Il serait tout de même erroné de mettre au bagne toute une profession qui, il est vrai, n’est pas acquise à la cause destructrice de l’indifférenciation généralisée, en dehors des appartenances aux clans politiques. On peut songer à Maffesoli dans son ouvrage récent Les nouveaux bien-pensants – coécrit avec Strohl –  qui critique amplement la démarcation de plus en plus flagrante entre les mœurs populaires hostiles et les élites, ainsi qu’à Christophe Guiluy dans Fractures Françaises qui démonte le processus de ghettoïsation à la sauce française.

Il arrive que d’autres réacs que Renaud Camus, tels Alain Soral dans Sociologie du dragueur, Éric Zemmour dans Le Premier Sexe, utilisent la sociologie pour déconstruire ceux qui ont déconstruit jadis le Général De Gaulle, selon les vœux exprimés par le journaliste du Figaro dans un entretien accordé à Philippe Bilger. Utiliser l’arme des nihilistes contre ceux-là même, suppose de réhabiliter des concepts écrasés en les validant sociologiquement, comme l’a fait René Girard concernant le catholicisme. On pourrait – pour revenir à Renaud Camus – en plus de recourir à d’autres matières, réhabiliter l’école de l’ascension par la sociologie.

Si notre époque est celle de la crise du rationnel tel qu’on l’a entendu jusqu’ici – c’est à dire par l’opposition au fait religieux –, peut-être que la sociologie cherche à trouver une légitimité rationnelle dans le traditionalisme.

Il n’est pas absurde de songer à renverser le véritable conservatisme d’aujourd’hui : le féminisme et le sans-frontiérisme ; mais aussi à marginaliser les révolutionnaires d’une extrême-gauche toujours plus nihilistes, en utilisant cette arme de déconstruction massive.

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A propos de Anthony La Rocca

Jeune patriote français, étudiant républicain réactionnaire amoureux de notre patrimoine culturel. Je crois que la France a un destin particulier, je refuse qu'elle soit diluée dans le concert des nations. Sur une ligne bonapartiste, je suis favorable à une synthèse entre tradition et progrès, à un État puissant, autonome et bienveillant, représenté par un homme providentiel. Il s'agit tout autant de s'opposer à la xénophilie de nos élites, de sauvegarder une civilisation, de favoriser le progrès social. Je consulte le Bréviaire des patriotes régulièrement.

6 commentaires

  1. Article assez intéressant, vous posez une question inédite, ma réponse est celle-ci .

    Personne ne doutera de l’époque terrible dans laquelle nous vivons, qui est en totale déconstruction – j’utiliserais le mot « destruction » si celle-ci n’était pas consentie par les populations elles même – aboutissant à un manque de repère évident.
    On retrouve ainsi des contemporains tel Eric Zemmour et Alain Soral pour ne citer qu’eux faisant une espèce de meltingpot des sciences en vu de transmettre leurs constat de la société actuelle.
    Il ont trait à la sociologie car il ne sont pas initié à la métaphysique , vous retrouverez chez Guénon et Evola une critique cinglante de la société actuelle avec des critères métaphysiques.
    Il est normal que des non initiés aient recours à des sciences « modernes » , c’est un peu comme ce que montre « Chevaucher le tigre » ; utiliser ce qui est positif dans les sciences moderne pour avoir une approche intellectuel correct . Car je dois concéder qu’étant donné le caractère particulier et volontairement mensonger des sciences modernes, il a fallut pour mieux faire passe « la pilule » mélanger du vrai et du faux, et c’est le vrai qu’il faut utiliser à cet effet.
    Toutefois il ne faut pas oublier qu’a la racine ces sciences sont toutes profanes, et absurde, la statistique n’a pour but que de niveler l’individu pour pouvoir le comparer, même si l’objet n’est pas forcément comparable . Chacune cherchant à faire des lois , chacune voulant expliquer le monde entier.

    On peut donc utiliser l’histoire au même titre que la sociologie , la biologie, la physique quantique et valider les vérités métaphysique car en réalité il n’y a de vrai science que celle-ci . Rien n’est réactionnaire, c’est simplement un retour aux sources avec ce que l’on a entre les mains comme type de raisonnement , aussi corrompus soient-ils.
    Ce mot n’est d’ailleurs qu’un terme péjoratif , utilisé ici pour définir les gens cherchant un retour à l’esprit traditionnel.
    Tout est une question de constat, il est vrai que les sciences modernes peuvent permettre de bons constats montrant la société actuellement malade sous son vrai jour, mais en dernier lieu, le problème est celui celui de la compréhension entre le bien et le mal . Pour un moderne , l’égalité voir l’égalitarisme est bon, le materialisme est bon, le rationalisme est bon, l’athéisme est bon , le mondialisme est bon. Simplement car ils ne sont pas capable de voir assez loin et réfléchir assez pour comprendre à qu’elle horreur ces optiques nous amènent. Enfin ils ne sont pas non plus capable de comparer l’erreur du monde moderne à la vérité traditionnelle car ils ne la connaissent nullement .

    Jérôme Carbriand .

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  2. Bonjour,

    Très bon article. Nietzsche disait à propos de la sociologie (qui en était à ses débuts comme science à son époque avec les livre de Eugène de Roberty et Alfred Fouillée) qu’elle n’est qu’une science descriptive, et non prescriptrive. Elle est une science, disait-il en substance, qui se contente d’enregistrer des phénomènes sociales mais en ne voyant pas la décadence, l’éparpillement à l’oeuvre derrière ces phénomènes complexes. Aujourd’hui, ce constat de Nietzsche est amplement vérifié. La sociologie a une regard souvent très superficiel. De plus, elle ne dit pas clairement son point de vue qui est souvent platement égalitariste et avec des présupposés idéologiques gauchisants. Exemple : les socioloques sont les champions dans l’analyse des « discriminations » – comme si ces discriminations qu’ils analysent ne faisaient pas partie d’un certain état de nature car, en effet, toute société discrimine et trie ces membres selon sa dynamique interne.

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  3. Je regrette de ne pas avoir ajouter que la sociologie est  »fille des révolutions » comme l’a dit Duvignaud. Mais dès ses débuts, la sociologie posait bien question: j’ai découvert récemment les travaux de De Bonald et de Burke, qui après la Révolution française, ont tenté de restaurer le père, le Roi et Dieu dans le contexte du désordre social que l’on sait. Ce fut des enquêtes sociales, mais non pas de la sociologie à proprement parler car ils n’étaient pas exempts de métaphysique. Après tout, peut-on être réac sans un brin de métaphysique? Et à quoi bon?

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    • Je répondrais un grand OUI à votre dernière question. Les réactionnaires au sens négatif du terme sont ceux qui ne se réfèrent à aucun passé et passe leur temps à broder des théories du Progrès permanent ineptes. Un réactionnaire intelligent est celui qui prend appui sur le passé tout en sachant aussi corriger ses erreurs. Je me rappelle d’un passage du « Siècle de 1914 » de Venner où il dit que l’erreur de Maurras et du maurrasisme est d’avoir été accroché à la forme monarchie plutôt qu’à la substance qui est l’esprit de la monarchie. Toujours cette vieille préférence pour la forme plutôt que la substance, l’abstraction plutôt que le concret. Vieille erreur de la droite, vielle erreur de la gauche avec les théories de l’égalité et de la bonté primitive rousseauiste.

      Quant à la métaphysique, il faut essayer de s’en prémunir. Je relis en ce moment le ‘Humain, Trop Humain’ de Nietzsche, qui est un manuel parfait pour se guérir des idées par trop métaphysiques (car au fond, on sait que dans toute idée se cache un fond métaphysique, un fond de croyance) tout en développant des théories qui tentent de comprendre le passé dans sa largeur et d’exalter les forces de l’homme moderne. Je pense donc que Nietzsche est l’auteur idéal pour asseoir une pensée anti-moderne cohérente tout en se prémunissant d’une métaphysique purement formelle (qui est, il me semble, le défaut principal de la pensée de droite).

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      • Pour moi, réactionnaire n’a rien de péjoratif, sauf sorti de la bouche des bobos. J’essaie en tout cas de m’accrocher à la catégorie du réactionnaire intelligent que vous décrivez, la critique de Venner me parait très juste. Oui la forme peut être changée avec les âges, en restant tout de même prompte à intégrer l’esprit de la politique entendue. Le concret doit primer mais pas s’il signifie le calcul rationnel en toute matière: je crois qu’un raisonnable recours à l’abstrait, notamment comme point de départ ou d’arrivée, permet de se prémunir des logiques individualistes en tout genre.

        @Cabriand l’a dit plus tôt : il faut  » utiliser ce qui est positif dans les sciences moderne pour avoir une approche intellectuelle correcte », en l’ alliant à de la métaphysique. Le danger qui nous guette est le positivisme d’Auguste Comte, qui veut faire table rase de tout le passé en montant la religion totalitaire du « progrès ». Ce n’est parce que certaines vérités contiennent une part de métaphysique en elles qu’elles sont invalides. Michel Onfray expliquant que « Dieu ne sert à rien » par exemple, me paraît tomber dans le vice qu’il faut dénoncer. Dieu certes n’a rien de scientifique, mais n’est pas pour autant invalide sociologiquement et philosophiquement parlant. Je suis plutôt convaincu sur le fait que Nietzche est parfait pour la base de l’anti-modernisme.

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  4. « Le danger qui nous guette est le positivisme d’Auguste Comte, qui veut faire table rase de tout le passé en montant la religion totalitaire du « progrès » »

    On voit que vous ne connaissez guère Auguste Comte.

    Loin de vouloir faire table du passé, il le vénère et parle de « loi sacrée de la continuité ». Voir sa prodigieuse philosophie de l’histoire http://books.google.com/books?id=wbkFAAAAQAAJ&printsec=frontcover – Table détaillée (en anglais) http://confucius.chez.com/clotilde/etexts/systeme/english/tables/index.xml

    Il n’est nullement un adorateur du progrès. Voir http://confucius.chez.com/clotilde/analects/progres.xml

    Et il n’est pas totalitaire, puisque partisan d’une séparation complète du spirituel et du temporel

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