6 février 1934 : Le coup d’État manqué

6 février 1934 : Le coup d’État manqué

En 1934, la France est profondément marquée. Économiquement tout d’abord, car la Grande dépression venue des États-Unis frappe le pays depuis 1931. Politiquement ensuite, car la IIIème République est entachée par de multiples scandales politico-financiers et révèle aussi son impuissance à faire face aux difficultés. Le parlementarisme est sévèrement remis en cause. Dans ce combat, les monarchistes de l’Action Française (AF) ont valeur de figure de proue.

L’affaire Stavinsky

L’étincelle qui va mettre le feu aux poudres se nomme Alexandre Stavinsky, grand escroc financier. Ce juif ukrainien naturalisé va être au cœur du scandale du Crédit municipal de Bayonne. Nous n’entrerons pas dans les détails de cette affaire, car l’intérêt particulier de celle-ci réside surtout dans les liens qu’entretenait Stavinsky avec les ministres et les parlementaires. Lié à certains, protégé par d’autres, Stavinsky « va jouer des appétits, des vanités et des hypocrisies de ces hommes assoiffés d’influence. Il avait exploité le prestige des députés, la faiblesse des fonctionnaires, les ambitions des uns et des autres », écrit Paul Jankowski dans Cette vilaine affaire Stavinsky (éd. Fayard, 2000). « À leur grand désarroi, leurs noms étaient désormais liés au sien, ils eurent à subir une haine publique insoupçonnée », ajoute-t-il. En effet, ces temps troublés ne sont pas à l’avantage de la République et surtout du parlementarisme. Dans les rues, les théâtres, les cinémas, on siffle les députés, et certains cafés affichent même une pancarte : « Nous ne servons pas les députés. » Le climat de méfiance est grand.

Stavinsky, en fuite, meurt le 8 janvier 1934. La police, reprise par  la gauche, parle de suicide. La droite crie au scandale et évoque un assassinat politique pour éviter des révélations. Quoi qu’il en soit, la population est exaspérée par sa classe politique et la rue se mobilise rapidement. On crie : « À bas les escrocs ! » Les ligues nationalistes redoublent d’activité. En trois semaines, on dénombre pas moins de 2 000 arrestations.

La mutation de Chiappe

Ebranlé par cette affaire, le gouvernement de Camille Chautemps – franc-maçon, dont le beau-frère, procureur général, a reporté 19 fois le procès de Stavinsky – est remplacé par celui de Daladier. On tente alors, en parallèle, d’éloigner les personnalités mouillées dans le scandale en procédant à des mutations. Bien-sûr, on en profite pour écarter ceux qui dérangent. Parmi eux, le préfet de police de Paris Jean Chiappe, apprécié par la droite pour son indulgence envers les manifestants, haï par la gauche pour ses sympathies avec la droite. Muté au Maroc, il démissionne et provoque, indirectement, un soulèvement massif. C’est la goutte d’eau.

Appel à la mobilisation

Sur les murs de Paris, on placarde des affiches appelant à la mobilisation le 6 février, jour de présentation du nouveau gouvernement. L’Action Française (60 000 membres revendiqués) écrit que le gouvernement a « révoqué le gendarme pour donner carrière à l’anarchie socialiste et sauver les voleurs francs-maçons ». Elle appelle le peuple à montrer sa colère face à ce « régime abject ». Les Jeunesses patriotes (JP), autre mouvement important, se mobilisent également et appellent à donner « à la nation des chefs dignes d’elle » tout en déclarant « la Patrie en danger ». Le journal L’Ami du Peuple prévient : « Il faut que le gouvernement se rende compte que le peuple est réveillé et qu’il avance, décidé à en finir avec les internationaux révolutionnaires et les politiciens pourris. » La tension est à son comble.

Participants et motivations

Qui est dans la rue ce 6 février 1934 ? Aux côtés de l’AF et de ses Camelots du Roi, des Jeunesse patriotes et aussi de Solidarité française, on retrouve la Fédération des contribuables ainsi que des mouvements d’anciens combattants de la guerre de 14 : les Croix-de-Feu, dirigés par le colonel La Rocque, la puissante Union National des Combattants (900 000 membres), et la plus à gauche UNAC. Même les communistes sont dans la rue, bien que dissociés des précédents groupes. Hormis ces mouvements engagés et politiques, on retrouve également ce que Marcel Déat, député SFIO, appellera des « braves gens », des individus apolitiques qui, malgré tout, défilent ce jour-là aux cris de : « À bas les voleurs ! » Objectif des cortèges : la place de la Concorde, et la Chambre des députés.

Dans ce combat, l’Action Française a clairement l’intention de renverser la République et d’instaurer la Monarchie. Cependant, elle ne dispose ni d’un plan, à court comme à long terme, ni d’une force suffisante. Concernant les Jeunesses patriotes, elles sont liées à plusieurs parlementaires de droite. Ces derniers vont tenter d’utiliser l’Action Française et les émeutes, tout en ne les provoquant pas, pour renverser non pas la République, mais le gouvernement de gauche afin d’instaurer un gouvernement d’union nationale. Pour ce qui est des anciens combattants, leurs motivations résident uniquement dans une démonstration de force, et en aucun cas dans un Coup d’État. Le colonel La Rocque, des Croix-de-Feu, appellera d’ailleurs à la dispersion avant que les émeutes ne dégénèrent. Quant aux communistes, bien que certains d’entre eux aient participé aux violences, ils s’empresseront, dès le lendemain, de saluer l’échec du « complot fasciste ».

Bilan des émeutes

Débutées vers 17h, les troubles ont totalement dépassé les forces de l’ordre. Celles-ci, harcelées, divisées, mal équipées et acculées à la Chambre des députés par une foule en colère, vont ouvrir le feu sur les manifestants – bien que personne ne peut, aujourd’hui encore, affirmer qui a tiré le premier. Une émeute extrêmement violente, durant laquelle les manifestants vandalisent l’espace public, arrachent des bancs, brûlent des bus, jettent des pierres, des grilles, coupent les jarrets des chevaux au rasoir pour empêcher les charges de cavalerie. Du côté de la police, on matraque, on tire, on sabre, on tue. Bilan : 15 morts, dont 1 policier, et 1 435 blessés.

Conséquences politiques

Dès le lendemain, Édouard Daladier – qui n’a pu décréter l’état de siège –, incapable de gérer la situation et craignant de nouveaux troubles, démissionne. C’est la première fois dans l’histoire de la République que la rue fait démissionner un gouvernement. Pour le remplacer, on sort Gaston Doumergue de sa retraite. Celui-ci va recomposer un gouvernement d’union nationale, plus à droite, avec des radicaux qui vont prendre de plus en plus de place les années suivantes. Les ligues semblent s’en contenter, bien que la situation de blocage politique retrouvera rapidement sa réalité.

Au final, pas grand-chose n’a changé. À gauche, par contre, on tire les leçons de ce « péril fasciste ». Socialistes et communistes vont soudain se trouver des affinités nouvelles dans la lutte contre la menace brune. Le Front Populaire est en gestation…

La République n’est pas tombée ce 6 février 1934. D’ailleurs, qui le voulait, à part l’Action Française, et qui en avait les moyens, à part les Croix-de-Feu – qui auraient pu prendre la Chambre des députés si le mot d’ordre n’était pas à la dispersion ? Personne. Seule la droite y a trouvé son intérêt en profitant de ces troubles pour faire tomber le gouvernement de gauche et le remplacer. Cependant, ce 6 février 1934 restera dans l’histoire. Comme une occasion manquée de coup d’État, pour certains ; comme le jour où la menace fasciste a failli renverser la République, pour d’autres…

Bibliographie :

  • « La France des années 30 », Serge Bernstein (éd, Armand Colin, 2011)
  • « Cette vilaine affaire Stavinsky », Paul Jankowski (éd. Fayard, 2000)
  • « Les années 30 », Olivier Dard (éd. Librairie Générale Français, 1999)

Christopher Lings

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A propos de Christopher Lannes

Christopher Lannes
Directeur de publication du Bréviaire des patriotes. Journaliste indépendant TV Libertés, Ojim, Présent.

3 commentaires

  1. Tous les articles du Bréviaire des Patriotes sont fort intéressants, notamment celui-ci car, si nous avons entendu parler de l’affaire « Stavinsky », peu d’entre nous (dont moi le 1er) en connaissaient les conséquences et les dessous de l’émeute du 6 février 1934.
    Je ne regrette pas d’avoir répondu à l’appel de « Patriothon » !

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  2. Étant donné que les hommes politiques connaissent cet évènement, ils en ont profité pour le déconnecter de son contexte et d’en faire un parallèle avec le Jour de Colère et la Manif pour Tous. Habile stratégie !

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