samedi, 22 juillet, 2017
Gustave Thibon, sur l’individualisme, le monde moderne, le féminisme
Gustave Thibon et Bernard Antony (Wikimedia CC).

Gustave Thibon, sur l’individualisme, le monde moderne, le féminisme

EXTRAIT – « Voici, au début de 1942, un hameau du midi de la France, où la population n’est ni plus pauvre ni plus immorale qu’ailleurs. Ce hameau groupe exactement 100 personnes, chiffre favorable aux statistiques. Sur ces 100 habitants, on compte 22 enfants (j’appelle enfants tous les moins de 20 ans) et 24 vieillards (je range sous ce vocable toutes les personnes qui ont dépassé la soixantaine). Sur 17 couples encore jeunes, quatre n’ont pas d’enfants, un trois enfants, un quatre enfants. Quant aux célibataires des deux sexes, ils sont au nombre de seize.

Gustave Thibon (1903-2001)

Gustave Thibon (1903-2001)

Ces chiffres sont effrayants. Le même hameau, il y a 50 ans, comptait près de 200 habitants, dont plus de la moitié d’enfants ou de jeunes gens, et la moyenne des naissances dans chaque foyer s’établissait entre trois et quatre.

Que s’est-il passé en si peu de temps ? Pourquoi cette chute verticale de la natalité ? Comme il s’agit d’un petit village, on ne saurait invoquer les obstacles matériels à la maternité qui sévissent dans les grandes villes (misère, exigüité des logements, travail des femmes, etc.). Il ne reste que les causes psychologiques et morales. De quelle nature sont-elles ?

On dénonce habituellement la chute du sentiment religieux et la perte du sens du devoir. Ces vues me semblent un peu courtes.

La religion ? Les gens d’il y a 50 ans étaient certes plus pratiquants qu’aujourd’hui. Mais est-ce vraiment par scrupule religieux qu’ils avaient des enfants ? Jusqu’aux encycliques de Pie XI à cet égard et la publicité qui leur a été faite, la plupart de nos vieux paysans ignoraient le veto absolu qu’oppose l’Eglise à la limitation des naissances. Au reste les deux ou trois couples « voltairiens » du village avaient des enfants comme les autres.

Le sens du devoir ? Il y avait jadis au village quelques foyers de franche canailles. Les enfants n’en étaient pas exclus. Et les mauvaises mœurs même n’empêchaient pas (tout au contraire) la maternité : j’ai connu plusieurs prostituées avérées qui, mariées ou non, élevèrent une assez nombreuse famille. On sait bien d’ailleurs que ce n’est ni dans le culte abstrait du devoir ni dans l’impératif catégorique que les peuples prolifiques puisent leur fécondité.

La racine du mal est plus lointaine. Un vieux paysan, plein de sagesse et d’expérience, à qui j’avais donné à lire les Travaux et les jours d’Hésiode, m’a plus éclairé sur ce point que tous les moralistes. « C’est étrange, me dit-il, en me rendant l’ouvrage, mais les mœurs, les usages, la mentalité de nos agriculteurs d’il y a 50 ans étaient presque identiques à celles de ces paysans grecs d’il y a trois mille ans. Tout a changé depuis 50 ans seulement. »

Telle est la source du mal. Un équilibre millénaire – et qui, par le fait même de cette durée, avait toutes les chances d’être conforme aux exigences éternelles de la nature humaine – a été subitement rompu. Puissamment aidés dans leur œuvre de séparation et de mort par les facilités de la technique, les mythes libéraux, matérialistes et démocratiques ont eu pour effet d’arracher l’individu aux grandes continuités cosmiques et sociales (le sol, le métier, la famille, la patrie…,) qui sont les cadres normaux de sa vie intérieure et de son activité, en bref de réduire l’homme à lui-même. C’est précisément cet individualisme que je dénonce comme la cause principale du mal qui nous occupe. Car la vie déborde l’individu de toute part ; elle le relie et le continue, et l’individualisme qui l’isole est la négation de la vie. La dénatalité est la manifestation la plus éclatante de ce refus de la vie.

Au reste, cet équilibre vital, ce tonus intérieur, ce consentement instinctif aux lois naturelles qui caractérisaient les êtres sains de jadis constituent aussi le fondement biologique de la religion et de la morale. L’irréligion, l’immoralité et la dénatalité ne sont que les divers symptômes particuliers de la corruption générale qui affecte une humanité plongée hors de son climat naturel.

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Si nous voulons savoir pourquoi les gens de ce hameau ont si peu d’enfants, il sera bon de chercher à savoir pourquoi leurs ancêtres en avaient. Ce parallèle nous éclairera.

Les couples de jadis (la femme surtout) désiraient l’enfant. La raison en est bien simple. Les désirs, les aspirations de ces femmes enracinées dans la nature et sans autre horizon que celui du foyer n’avaient guère d’issue en dehors des joies de la maternité : l’enfant était presque leur unique raison de vivre, le seul rayon de soleil qui éclairât leur destin. Leurs petites filles ne sont plus ainsi ; la vie de ces aïeules leur apparaît insupportable par sa monotonie et son étroitesse ; les choses de la nature, les réalités élémentaires ont perdu pour elles toute saveur et tout attrait. C’est qu’elles n’appartiennent plus tout entières à leur milieu et à leur travail : elles ont reçu à l’école un vernis de pseudo-culture, elles ont lu Marie-Claire et les romans de Delly ou pire encore, elles ont vu sourire les stars sur l’écran, elles ont un peu voyagé, elles portent des bas de soie et des indéfrisables, et tout cela fait flotter au fond de leurs rêves d’autres images que le sourire d’un petit enfant. »

Gustave Thibon, Retour au réel. Chez H. Lardanchet, Lyon, 1943.

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A propos de Jonathan Sturel

Jonathan Sturel
Jonathan Sturel, observateur critique du monde moderne, est l'auteur du livre « La Contre-histoire de Michel Onfray » paru aux Editions Tatamis en août 2014.

Un commentaire

  1. Bonjour,

    Merci au bréviaire de mettre au jour une source aussi intéressante.
    La question de la parentalité me hante chaque jour. Pourquoi ma génération de trentenaire la rejette-t-elle si violemment ? Une fois le rubikon passé, la distance prise avec nos semblables est sidérante. Défendre la famille, c’est d’abord et avant tout devenir un co**ard aux yeux de beaucoup de jeunes gens.

    Voir que ce problème est encore antérieur à 68 donne du grain à moudre.

    Bonne continuation

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