vendredi, 26 mai, 2017
Le Césarisme, ou la démocratie faite homme

Le Césarisme, ou la démocratie faite homme

Lorsque, après le meurtre de César, Brutus voulut expliquer au peuple romain le crime qu’il venait de commettre, et justifier la mort du tyran par l’intérêt des libertés publiques, le peuple, dédaigneux des abstractions philosophiques dont se payent volontiers les grands, insoucieux de ces vagues et sonores libertés qui cachent, sous, l’ampleur généreuse des formules, les privilèges aristocratiques de quelques-uns, ne comprit pas grand chose au discours de Brutus ; il reconnut seulement et applaudit en lui l’homme d’action qui venait d’en tuer un autre pour un motif qu’il prétendait être l’intérêt de l’Etat, et tandis que Brutus s’enorgueillissait d’avoir tué César, ne songeant point que César pût revivre, la foule lui répondit: « C’est bien, Brutus ! Tu as tué César : je te salue César! »

Ce fut le premier châtiment de Brutus, en attendant que les conséquences de sa faute le conduisissent à se donner lui-même la mort. Il dut sentir alors qu’il ne suffit point de retrancher un homme du pouvoir, ou même de la vie, pour faire disparaître avec lui les instincts publics et les nécessités sociales qu’il représente. Il dut comprendre que la mort de César, c’était la naissance d’un système nouveau, qui s’appelait : le Césarisme.

Ce système devait vivre cinq cents ans ; et ce qui fait que la figure de César est restée et restera plus grande dans l’histoire que celle de Brutus, à part les vertus ou les vices propres à chacun d’eux, c’est que César incarnait en sa personne un véritable régime social, régime confus et violent sans doute, mais viable en somme et capable de durée ; tandis que Brutus et les siens n’étaient rien de plus que les derniers représentants d’une aristocratie décrépite, les derniers héritiers d’un passé sans avenir.

Le césarisme, en effet, que tant d’esprits superficiels et irréfléchis affectent de considérer comme un accident de l’histoire ou comme un signe caractéristique de la décadence d’un peuple, est en soi-même une institution naturelle et normale, fort distincte des despotismes passagers que suscite une révolution, fort distincte aussi de la monarchie héréditaire et de droit divin. Le césarisme, c’est la forme autoritaire du principe républicain, dont l’aristocratisme est la forme prétendue libérale.

Le césarisme, c’est la démocratie faite homme : il ne fut que cela à Rome dans la personne de César et du plus grand nombre de ses successeurs ; et si la confusion qui régnait alors dans l’état social, les prétentions de l’aristocratie, la misère des prolétaires et des esclaves, les ambitions des généraux, la vénalité des armées prétoriennes, l’étendue excessive de l’empire, qui ne permettait point de donner une constitution organique au suffrage universel, (proclamé en principe par l’extension du droit de cité à toutes les populations provinciales ou sujettes) ; si toutes ces causes réunies, et aggravées encore par l’invasion incessante des Barbares, s’opposèrent à ce que le césarisme prît dans le monde romain une assiette légale et régulière, la vitalité du césarisme n’en fut pas moins attestée par l’intensité même des vices intimes et des ébranlements extérieurs auxquels il résista.

Jamais, à aucune autre époque de l’histoire du monde, on ne massacra plus de tyrans ; et les tyrans renaissaient des cendres du tyran mort et ; lorsque, à la fin du cinquième siècle, l’empire romain succomba dans Rome sous l’effort des Barbares, ce fut la société romaine qui croula, non point le césarisme, qui s’en alla revivre, sous une forme modifiée par les temps et le milieu, au coeur même de la nouvelle société barbare, au siège du Saint-Empire romain.

Et, n’en déplaise à nos doctrinaires « républicains », Rome est loin d’être la seule cité antique où le principe républicain, c’est-à-dire, le droit collectif du peuple, ait revêtu la forme césarienne, Pour quiconque ne se paye point de mots et va droit à la substance des choses, la république d’Athènes, à dater du moment où son aristocratie a perdu la direction des affaires, n’est qu’un régime césarien, tempéré par l’ostracisme : Solon, Pisistrate, Hipparque. Hippias, Clisthène, Cléon, Périclès, ne portent point la pourpre de Rome ou la couronne fermée d’Aix-la-Chapelle, mais n’en sont pas, moins, de véritables Césars, c’est-à-dire des chefs investis, par l’assentiment du peuple, du droit d’exercer la souveraineté du peuple.

Au résumé, à Athènes, comme à Rome et comme en France, l’avènement du césarisme marque, au point de vue politique, le triomphe du droit populaire sur les traditions ou les prétentions d’une aristocratie devenue indigne ou incapable de régner et, en France, comme à Athènes et à Rome, le césarisme est, au point de vue social, la force chargée d’opérer et de maintenir la transaction entre les droits acquis de la richesse, qui réclament une protection légitime, et les ambitions confuses de la masse populaire, qu’il s’agit de satisfaire tout en les contenant. À ce double point de vue, l’essence du césarisme, c’est d’être un pouvoir « personnel, » puisqu’il prend sa base dans l’élection populaire et non dans l’autorité de la tradition, dans des nécessités actuelles à résoudre et non dans un droit divin à continuer. Il n’est point comme quelques-uns le croient un mode de la monarchie, un déplacement du droit dynastique, il n’a point à fournir une filiation de rois, mais une série de « dictateurs ».

Toutefois, comme l’histoire ne se reproduit point selon des modes absolument identiques, il y a de notables différences entre l’Empire moderne, tel qu’il a été institué par et pour les Napoléons, et le Césarisme antique, romain ou athénien.

A Rome, l’armée était le seul corps électoral organisé, et le hasard de ses choix, dictés ordinairement par l’intrigue ou la corruption, donnait arbitrairement à Rome et au monde d’alors un souverain habile ou inepte, vertueux ou criminel, un Antonin ou un Héliogabale, un Trajan ou un Caracalla. En France, c’est le suffrage universel, c’est la nation tout entière qui nomme l’empereur : c’est-à-dire qu’il s’est introduit dans le monde un principe nouveau, celui de la souveraineté du peuple, qui a transformé, épuré, ennobli l’ancien système du pouvoir personnel, et qui, du Césarisme, a fait l’Empire.

A Athènes, le premier magistrat de la cité, n’ayant à diriger que les intérêts de la cité, est en contact permanent avec le peuple qui lui a délégué le pouvoir souverain, et peut ainsi, sans ébranlement redoutable, être déposé ou changé instantanément par une décision populaire. En France, les intérêts en jeu ne sont plus seulement ceux d’une cité, mais ceux d’un vaste Etat, et, en même temps, d’une vieille civilisation, où se meuvent des forces multiples, compliquées et souvent contradictoires, ce qui comporte dans l’exercice du pouvoir personnel, plus de concentration et moins de variabilité.

Enfin, à Rome et à Athènes, la délégation du pouvoir par le peuple sortait du fond même de la tradition et des institutions républicaines. En France, le principe de la délégation populaire est venu s’implanter sur un régime quatorze fois séculaire, dans lequel le pouvoir procédait d’une délégation divine. Par là même l’Empire, à ses origines, était contraint d’emprunter quelque chose au système et aux coutumes qu’il venait remplacer. Et c’est en ce sens que des théoriciens de l’absolu ont pu, avec quelque apparence de justesse, reprocher au premier Empire, et même au second, de s’être substitué, purement et simplement, à la monarchie déchue, d’avoir voulu greffer le régime romano-napoléonien sur la tradition de Louis XIV, et de s’être écarté ainsi de son principe originel, l’élection populaire.

Ceux qui ont fait de cet argument leur grand moyen de bataille contre l’Empire n’ont pas assez remarqué que l’empereur Napoléon III s’est précisément appliqué, par une série de plébiscites, à retremper son pouvoir dans le suffrage universel et, de bonne ou de mauvaise foi, ils n’ont pas voulu réfléchir que, tout en confirmant ainsi chez le peuple le sentiment et l’exercice de la souveraineté, le gouvernement impérial avait à tenir compte des préjugés et des habitudes qui résultent chez nous d’une longue tradition monarchique. Il y a pourtant quelque chose de vrai dans leur reproche : il est bon de ne pas laisser à un peuple ergoteur et excessif dans ses conclusions, comme est le peuple français, la facilité de faire en matière politique un syllogisme victorieux car tout syllogisme, en France, se transforme aisément en une barricade.

J’incline donc à croire que l’Empire eût pu, avec profit pour lui-même et pour le pays, attester plus nettement et plus hardiment sa fidélité au principe électif. La transmission effective du pouvoir au prince impérial n’en eût très probablement pas été affectée, car il est parfaitement naturel qu’un peuple, et surtout un peuple doué d’instincts monarchiques, confère l’autorité souveraine au fils de celui qui l’a exercée à la satisfaction publique ; et la transmission du pouvoir est, en pareil cas, l’affaire d’un plébiscite loyalement rendu sous la protection d’une force publique solidement organisée. Il n’est pas douteux, d’ailleurs, que les choses se fussent passées de cette façon, si nos désastres militaires ne fussent venus déranger violemment le cours naturel de nos destinées nationales.

Quoiqu’il en soit, il est certain que l’Empire est tombé; mais il n’est pas moins certain qu’il reviendra, comme il est revenu à Rome après la mort de César ; il reviendra parce qu’il est impossible de faire subir longtemps à un peuple un autre gouvernement que celui qui est l’expression de ses besoins et la résultante de ses intérêts !

David Saforcada, président de France Bonapartiste

 

A propos de David Saforcada

Napoléonien depuis ses 6 ans, militant bonapartiste depuis l’âge de 15 ans, aujourd'hui Président de France Bonapartiste. Candidat bonapartiste à plusieurs élections locales et nationales. Auteur de nombreux articles politiques et historiques, a publié en 2008 "Louis Napoléon, Premier Président - Dernier Empereur", en 2010 "La République Consulaire, la République Bonapartiste" et en 2013 « Louis Napoléon Bonaparte, l’autorité pour la liberté ».
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