samedi, 21 octobre, 2017
Un exemple de sublime tragique : Antigone de Sophocle

Un exemple de sublime tragique : Antigone de Sophocle

Antigone_Sophocle« Antigone » est une tragédie grecque de l’Antiquité qui fut composée par Sophocle aux alentours de 442 av J.-C. Cette histoire fait partie ce que l’on appelle communément le « cycle des Labdacides » où cycle d’Œdipe, dont elle constitue l’épilogue. Cette histoire, ayant pour objet la dépouille d’un ennemi fraternel, raconte à travers l’opposition d’un roi, Créon, et de sa nièce, Antigone, l’opposition de deux visions de la justice et de la société qui vont s’entrechoquer au son des larmes et du sang.

Contexte de l’histoire

Lorsque débute notre histoire, la cité de Thèbes se dote d’un nouveau souverain en la personne de Créon, fils de Ménécée. Son avènement fait suite aux événements qui furent racontés par Eschyle dans « Les Sept contre Thèbes », à savoir la lutte fratricide aux portes de Thèbes d’Étéocle et Polynice, les deux fils incestueux d’Œdipe. Après le départ de celui-ci, les deux fils devaient chacun régner un an à tour de rôle. Étéocle, qui régna le premier, refusa de remettre le trône à son frère, et celui-ci décida de prendre la cité de ses ancêtres par la force, en l’occurrence celle de guerriers argiens venus assiéger la cité. De ce point de vue, Étéocle est le défenseur de la cité assiégée tandis que Polynice en est l’agresseur. Alors que le combat faisait rage aux sept portes de la cité, les deux frères se combattent et s’entre-tuent et gisent sur le champ de bataille. Thèbes est sauvée de l’invasion, et l’heure n’est plus à la bataille, mais aux démonstrations de joie des citoyens et à l’enterrement de ceux qui sont tombés.

Histoire

Nous l’avons dit, à la suite de la lutte entre les deux frères, Créon devient le nouveau souverain de Thèbes. Devant une assemblée de citoyens acquis à sa cause, il leur dicte ce qu’il compte faire des dépouilles des fils d’Œdipe. Créon considère Étéocle avant tout comme le défenseur de la cité, qui a donc agi de manière juste et honorable et qui mérite en conséquence de recevoir des funérailles convenables. En revanche, il juge Polynice coupable d’ avoir osé, acte sacrilège, attaquer sa cité et ses concitoyens et décide de ne pas honorer sa dépouille, de la livrer « aux chiens et aux oiseaux » afin qu’il ne puisse rentrer au royaume d’Hadès ; il interdit quiconque, sous peine de mort, de lui accorder les derniers rites et place des gardes près du corps du défunt afin de faire respecter sa volonté. C’est une décision, politique, qu’il estime juste, car elle va dans le sens de l’ordre prévalent dans la cité ; pour lui, un chef digne de ce nom n’honore pas à la fois le juste et l’ « impie ».

Les filles d’Œdipe, Antigone et Ismène, apprennent les ordres qui furent proclamés. Antigone décide de braver l’interdit et d’accorder les derniers rites à son frère ; elle le fera seule, car Ismène, bien qu’ayant de l’affection pour son frère, n’ose pas braver les lois de la cité. Antigone considère que l’on doit avant tout respecter la justice divine, qu’elle estime supérieure aux lois humaines, et que l’on doit en conséquence exécuter les rites qu’ordonnent les dieux.

Découverte par un garde sur « le lieu du crime », elle est emmenée auprès de Créon afin qu’elle réponde de son acte. Elle ne cherche aucunement à le dissimuler et le revendique même avec orgueil. Les deux personnages, au travers d’une forte scène agonistique, font chacun preuve d’obstination et ne concèdent aucune de leurs positions dans ce qui est une lutte pour les principes, chacun d’eux considérant qu’il agit de manière juste.

Malgré les mises en garde et les suppliques adressées à Créon par l’assemblée des citoyens, ainsi que par Ismène et par Hémon, qui est le fils du roi ainsi que le fiancé de la jeune fille, tous considèrent que l’acte de la jeune fille est teinté de légitimité et de piété divine, et que le souverain n’a rien à gagner en faisant outrage à un mort déjà mort. Malgré cela, le roi la condamne à être enterrée vivante au fond d’un roc, loin de la cité et entend bien faire appliquer et respecter sa décision, quelques puissent être les circonstances.

Ce n’est que lorsque le devin Tirésias prédit à Créon de terribles malheurs pour lui et sa famille qu’il rétracte son jugement, tard, trop tard : en effet, son fils, n’ayant pas réussi à infléchir son père, voulut sauver Antigone, mais il vit que celle-ci s’était suicidée, et il se suicida à son tour. Eurydice, la femme du souverain, ayant appris que son fils s’était donné la mort, se suicida à son tour. Cela bouleversera le roi et, bien que le texte ne l’affirme pas de manière très claire, exprima sa volonté de disparaître.

Structure de la pièce

Comme l’essentiel des tragédies grecques, la pièce commence par un prologue où l’on apprend la trame de l’histoire et les personnages principaux qui y participent. Puis alternent des scènes dialoguées mettant en scène les différents protagonistes et des scènes chantées par un « coryphée » ou « chœur » (les deux termes cohabitent) qui représente l’assemblée des citoyens représentatif de la cité où l’histoire se déroule, ici l’assemblée de Thèbes.

Comme toutes les tragédies grecques, elle n’est pas composée en prose mais en vers. Il ne s’agit pas de versification à la française, où nous avons des rimes à la fin des vers qui se répondent ou s’enchaînent les uns aux autres. Ce qui constitue le vers grec, et constituera plus tard le vers latin, c’est un « rythme » très précis composé d’une suite de syllabes brèves et longues qui sonne telle une partition musicale composée de noires et de blanches et qui pourrait nous rappeler à nous, français, une sorte de slam ou de rap – la poésie grecque est en effet indissociable de la musique –, mais forgé avec une saveur de perfection et de sublime comme les grecs en sont capables. Concernant la poésie grecque, il existe différents types de vers, selon que le sujet soit épique, lyrique, etc… Ici, le vers principalement utilisé pour Antigone est le « trimètre iambique ».

À noter qu’il existe pour les amateurs de théâtre ainsi que de langues anciennes qui aimeraient approfondir le sujet de cette pièce, une traduction, qui a pour caractéristique de retranscrire ce fameux rythme du vers dont nous parlions précédemment, ainsi qu’une mise en scène, réalisés par Philippe Brunet, professeur de grec ancien à l’Université de Rouen et metteur en scène de la compagnie de théâtre antique « Démodocos » : Antigone – Édition bilingue français-grec, de Philippe Brunet

Jacques-Olivier Ledard

A propos de Jacques-Olivier Ledard

Professeur de lettres classiques, comédien, je suis un auteur passionné par l'histoire, les langues anciennes, les livres, les arts du théâtre, que ce soit sur scène ou en régie, les sciences de l'information et bien d'autres choses encore.

4 commentaires

  1. @Jacques-Olivier Ledard
    En février 1944, Jean Anouilh fait représenter une adaptation moderne de l’Antigone de Sophocle. Est-il possible de cerner avec justesse la portée subversive de cette pièce considérée comme une oeuvre de Résistance dans la France occupée de l’époque.?

    • Jacques-Olivier Ledard

      @Julius Sorelius.
      Tout d’abord, merci pour cette question, cela m’a donné l’occasion d’effectuer des recherches sur la portée de l’oeuvre de Jean Anouilh – je précise par ailleurs que je connais bien plus la version originale de Sophocle, que j’ai étudié et joué, que la version contemporaine. Je pense qu’il est assez difficile de cerner au bout du compte la portée subversive de cette pièce et qu’elle n’était pas si explicite qu’on pourrait le penser. J’en veux pour preuve le fait que cette pièce ait été jugée comme une pièce collaborationniste, pour être plus précis, « une pièce ignoble, oeuvre d’un Waffen SS » par le journal résistant Les Lettres Françaises. Même si il ne s’agit là que de l’avis d’un journal et pas de l’opinion de l’ensemble de la résistance française, je pense que cela est révélateur de la difficulté de cerner la portée de cette pièce. Il est vrai que la pièce dépeint une tragédie qui fait écho, celle de l’occupation et de la « dictature », pour les contemporains de l’époque, à la tragédie de la guerre qui était en train de se jouer. Dénoncer les abus liés à l’occupation est une chose, valoriser les actes résistants en est une autre. Au sein de la version originale, même si Antigone est louée pour son héroïsme et sa piété – son acte trouve alors sa justification par le respect de la loi divine – son attitude est ensuite assimilée à un acte d’hybris – de folie – par la Choeur et dans cette pièce, le vrai personnage tragique est le roi Créon. Voilà, j’espère que j’ai pu faire avancer votre question avec ces quelques élements.

  2. Je vous remercie pour votre article,il m’a beaucoup aidé à préparer pour l’examen

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