lundi, 27 mars, 2017
« Sous le feu » : la mort comme hypothèse de travail
Soldat français en Afghanistan (crédits : WikimediaCC).

« Sous le feu » : la mort comme hypothèse de travail

« Combattre, c’est d’abord pénétrer dans un monde qui ne mesure guère plus de quelques centaines de mètres de large et un moment qui ne dure le plus souvent que quelques heures. Ce monde nouveau est une brèche dans l’espace habituel de nos perceptions. C’est un endroit surréel où, par tous ses sens, il faudra absorber en quelques minutes les émotions de plusieurs années de vie moyenne. » 

Michel Goya

Que sait-on de la guerre ? Pas grand chose, finalement. Du moins pour ceux qui ne l’ont jamais faite. Avec son livre « Sous le feu » (Tallandier, coll. Texto, 2014), le colonel Michel Goya nous conte avec passion et talent la manière dont le combat est appréhendé, vécu, perçu par ceux qui ont « la mort comme hypothèse de travail ».

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Sur le papier, les choses paraissent tellement simples. À Wagram, en 1809, la colonne Macdonald est envoyée, avec ses 22 000 hommes, prendre une position ennemie. Au final, 3 000 à peine parviennent à l’atteindre. Que sont devenus les autres ? « Ils étaient tombés, s’étaient couchés en route, avaient fait le mort pour ne pas aller jusqu’au bout », nous dit Ardant du Picq. Certains, aussi, s’étaient mis à couvert, attendaient les ordres, suivaient la troupe la tête enfoncée dans les épaules. Sur 22 000 hommes, combien ont réellement combattu ? Sur ceux qui ont combattu, combien ont été réellement décisifs ? Ont influé sur les événements ?

La guerre, qu’elle soit à grande ou à petite échelle, ne se résume jamais à des chiffres, à des cartes, à des plans infaillibles. La guerre ne vit que par ceux qui la font, des hommes avec leur histoire, leurs craintes, leur peur, leur courage. C’est cet aspect « au raz du sol » qu’évoque Michel Goya, ancien officier des Troupes de marine et docteur en histoire, dans un ouvrage mêlant ses propres expériences à des témoignages délivrés par différents acteurs des cent dernières années.

On y découvre des hommes plongés au cœur d’une tempête de fer et de feu, des hommes transformés par la gravité de leur environnement, au contact de la mort. En 1914, l’agent de liaison Chenu décrit ainsi son ressenti au moment d’un assaut :

« Le champ de bataille s’est rétréci : le capitaine, le clairon et moi, nous sommes trois à nous voir sur une espèce de mamelon. J’ai l’impression que la terre est une toute petite sphère, pas assez longue pour que mon corps s’y étende à plat, et que ma tête la dépasse, suspendue dans le vide. Le régiment a disparu. Non, il n’y a plus rien dans le monde réel que cet îlot, cette boule qui émerge avec ses trois hommes, ses trois naufragés. »

Dans cet enfer où se mêlent les balles qui fusent, les obus qui tombent du ciel, les odeurs de poudre, de terre, de mort, l’esprit humain est confronté à un monde régit par ses propres lois. Bien souvent, le soldat livré à lui-même ne perçoit plus que son environnement immédiat. Par ailleurs, il se retrouve soumis à deux grandes forces contradictoires : « une forte inhibition qui limite ses capacités de réflexion et un intense besoin d’agir. » Au combat, la peur omniprésente vous paralysera, vous portera ou même, parfois, vous fera agir avec une dangeureuse inconscience.

Un soldat, c’est un homme qui accepte l’idée de mourir, mais aussi l’idée de tuer. Certains s’y accommodent, d’autres en subissent les effets psychologiques, d’autres encore font de leur mieux pour l’éviter. Tirer sur des ombres, sur des cibles ou depuis un écran thermique est une chose ; regarder dans les yeux l’homme que l’on va abattre en est une autre. En témoignent l’extrême rareté des combats au corps-à-corps ou encore le peu d’utilité des baïonnettes pendant les combats modernes.

Le combat, c’est aussi une grande histoire de camaraderie et d’esprit de corps. Si les motivations de chacun sont très diversifiées, l’envie de ne pas décevoir ses camarades et de veiller sur eux est sans doute la raison première de l’effort individuel. « Cette confrérie du danger et du risque n’a pas son équivalent pour créer des liens entre individus aux désirs et aux tempéraments divergents », nous dit Jess Glenn Gray.

Il serait vain de vouloir résumer ici les multiples aspects traités dans le livre. Plus que jamais, l’auteur nous immerge au plus près des combats, au plus près des hommes. Avec lui, nous entrons dans la psychologie du combattant – du fantassin au pilote de chasse en passant par le tankiste –, percevant son ressenti, ses émotions, touchant du bout des doigts la réalité du terrain bien trop souvent laissée au second plan.

Bien évidemment, il faut le vivre pour le comprendre pleinement. Néanmoins, l’ouvrage a le mérite de trouver les mots justes et de nous livrer les témoignages les plus pertinents pour amener le lecteur à revoir sa vision du combat, de la guerre et de ceux qui la vivent. Au plus près du feu, au plus près de la mort, le colonel Michel Goya nous invite à comprendre « comment des hommes ordinaires peuvent faire des choses extraordinaires ».

Christopher Lannes

► « Sous le feu : la mort comme hypothèse de travail » par Michel Goya, Tallandier, 2014 (272 p.)

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A propos de Christopher Lannes

Christopher Lannes
Directeur de publication du Bréviaire des patriotes. Journaliste indépendant TV Libertés, Ojim.
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