Le principe de Bosman, ou les idiots-utiles de gauche au service du capitalisme (3/5)

Le principe de Bosman, ou les idiots-utiles de gauche au service du capitalisme (3/5)

La série « le monde selon Michéa » entend présenter les principaux axes de la pensée du philosophe, et encourage le lecteur désireux de faire une cure d’altitude intellectuelle à s’intéresser à sa bibliographie.

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Le principe de Bosman est évoqué par Jean-Claude Michéa dans les dernières pages de son ouvrage Les mystères de la gauche, de l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu, paru en 2013 dans la collection Climats des éditions Flammarion. C’est le nom qu’il donne, par un trait d’esprit amusé, aux interactions structurelles répétées telles qu’elles s’articulent entre, d’une part, la gauche moderne et ses rêves naïfs de progressisme et d’émancipation pour tous, et d’autre part le capitalisme et ses barons de l’argent-roi, qu’ils évoluent à droite ou à gauche d’un échiquier politique qui, quoi qu’il en soit, n’existe plus que pour l’entretien mythologique du mirage démocratique. Mais dès lors que l’activité politique, professionnelle et nécessairement médiatique, est indissociable de la communication, il est indispensable que les projets politiques les plus contestables du point de vue éthique se parent des artifices rhétoriques qui permettent de déguiser le loup en agneau. Il se trouve en effet que nos contemporains, bien qu’ils soient d’un temps où l’argent est (plus) assumé (qu’en d’autres temps), manifestent toutefois une réticence à l’égard d’un système qui crée une telle disparité des richesses – bien qu’ils ne sachent pas comment transformer cette réticence en énergie politique capable de renverser le système en question. L’idée qu’une infime minorité d’êtres humains puissent, tout à fait légalement, capter l’immense majorité des richesses produites, en grande partie, par la masse nourrie de miettes, est une idée dont le caractère intolérable n’a pas échappé à la sagacité de ceux qui en bénéficient. Ce qui ne constitue certes pas une raison d’en finir avec le système, se disent-ils sans complexe, mais qui impose d’embellir l’ensemble pour tempérer les ardeurs révolutionnaires éventuelles.

De là naît le besoin survivaliste, pour le capitalisme, de faire assurer la promotion du monde tel qu’il l’imagine non par ses propres acteurs, dont l’idéologie et le discours adjacent scandaliseraient les foules s’ils étaient ouvertement assumés, mais par une armée d’idiots-utiles certifiés de gauche, à qui nous laissons la mission d’enrober l’infâme, l’injuste, l’inéquitable, par un ensemble d’options rhétoriques sentimentalistes et humanistes. Ainsi le recours à une main d’œuvre bon marché venue de l’extérieur, non qualifiée et donc interminablement malléable et interchangeable, dont l’utilisation permet de poser un plafond de verre sur les salaires, cesse-t-il d’être l’exploitation de la misère humaine pour devenir, dans la bouche des idiots-utiles, un joli monde sans frontières où chacun est libre d’aller et venir dans la plus grande liberté. Pareillement, la conversion de tous les modes de vies possibles et imaginables en segments potentiels de marché –qui implique la transformation de chacun en consommateur condamné à dépenser son argent dans les artifices fédérateurs de la communauté qu’il s’est choisi-, au lieu d’être la marchandisation intégrale de tout et de tout le monde pour le plus grand bonheur de l’argent-roi, devient-elle, toujours dans la bouche des mêmes idiots-utiles, un noble et nécessaire combat pour la reconnaissance de la diversité sociale, pour l’épanouissement des libertés individuelles, notamment celle de pouvoir s’affirmer hors des contraintes institutionnelles du vieux monde.

C’est à une répartition des tâches à laquelle nous assistons, bien qu’il soit nécessaire de préciser que les idiots-utiles de gauche n’ont pas, pour les plus idéalistes d’entre eux, le sentiment de servir le capitalisme qu’ils honnissent. Leur sincérité « de gauche » est authentique, surtout dans la base militante qui n’est pas la mieux formée intellectuellement, philosophiquement et historiquement.

Le principe de Bosman. Jean-Marc Bosman est un ancien footballeur professionnel belge, univers dont on connaît les connexions avec le monde de l’argent. Jusqu’au dénouement du litige qui opposa ce joueur et son club (le FC Liège), l’UEFA interdisait aux clubs professionnels européens d’acheter plus de trois vedettes étrangères, officiellement pour empêcher que les clubs les plus riches puissent s’offrir les meilleurs joueurs de la planète avec pour première conséquence de créer artificiellement des équipes imbattables et de détruire l’équité et l’intérêt sportif des championnats. Nous pourrions ajouter que cette interdiction permettait également de garantir aux clubs d’être a minima représentatifs du territoire dont ils défendaient les couleurs (au lieu d’être un agrégat déraciné sans cohérence culturelle et sans lien avec le territoire en question). L’arrêt rendu par la Cour de justice de l’Union Européenne le 15 décembre 1995, dit « Arrêt Bosman », de l’avis de Jean-Claude Michéa « a permis au capitalisme moderne de faire définitivement main basse sur le monde du football professionnel et d’achever ainsi d’en corrompre l’essence ludique et populaire ». En effet, la Cour de Justice a déclaré contraire à l’Article 48 du Traité de Rome la volonté de l’UEFA d’imposer aux clubs des quotas de joueurs de nationalités étrangères.

Deux lignes politiques tombent mécaniquement d’accord avec la levée de cet interdit : 1) le capitalisme qui y voit la possibilité de faire valser les millions dans un mercato en roue libre, 2) et le progressisme de gauche qui se félicite de voir abattre un interdit discriminant et raciste. Typiquement, un tel arrêt a tout pour faire la joie en même temps d’un Nasser Al-Khelaïfi, le milliardaire qatari possesseur du Paris-Saint-Germain, et celle d’un Joseph-Antoine Bell, footballeur camerounais, qui en son temps s’était félicité de l’Arrêt Bosman au nom de l’antiracisme. Bosman, voyant dans une règle générale une entrave à son cas particulier (en l’occurrence sa liberté de changer de club), et la horde antiraciste étouffée de colère à l’idée qu’on empêche quiconque d’aller où il veut, quand il veut, sur les motifs nationalitaires, font figure d’idiots-utiles dont la tâche a permis au capitalisme d’investir pleinement le monde du football sans avoir à justifier la nature vénale et purement économique de son rapport au sport, puisque l’idéologie de la gauche moderne s’est occupé de faire accepter la situation sur une base humaniste.

À suivre

Jonathan Sturel

Bibliographie sélective de Jean-Claude Michéa, utilisée pour la conception de cette série :

  • L’impasse Adam Smith, brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche, Climats 2002, Champs 2006 (Flammarion).
  • L’empire du moindre mal, essai sur la civilisation libérale, Climats 2007, Champs 2010 (Flammarion).
  • La double-pensée, retour sur la question libérale, Champs 2008 (Flammarion).
  • Le complexe d’Orphée, la gauche, les gens ordinaires et la religion du Progrès, Climats 2011, Champs 2014 (Flammarion).
  • Les mystères de la gauche, de l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu, Climats 2013, Champs 2014 (Flammarion).

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A propos de Jonathan Sturel

Jonathan Sturel
Jonathan Sturel, observateur critique du monde moderne, est l'auteur du livre « La Contre-histoire de Michel Onfray » paru aux Editions Tatamis en août 2014.
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