jeudi, 30 mars, 2017
La « common decency », un art de vivre (4/5)

La « common decency », un art de vivre (4/5)

La série « le monde selon Michéa » entend présenter les principaux axes de la pensée du philosophe, et encourage le lecteur désireux de faire une cure d’altitude intellectuelle à s’intéresser à sa bibliographie.

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Jean-Claude Michéa inscrit sa réflexion à la suite de celle de George Orwell, l’auteur du célèbre roman dystopique 1984. Hélas, la postérité n’a retenu de lui qu’un roman foudroyant et sublime et oublié qu’il était également un penseur de la question sociale, du socialisme et du rapport entre les hommes dans le cadre d’une société politique. Un désintérêt cruel dans la mesure où Orwell, à contre-courant de la doxa socialiste institutionnelle, a défendu un socialisme qui ne partage avec l’idée que l’on s’en fait aujourd’hui que le nom. Michéa défend également la vision orwellienne d’un socialisme qui ne se résout pas à abandonner les ouvriers et les prolétaires au profit d’un prétendu « pragmatisme économique » qui passerait par l’acceptation de la doctrine libérale et du primat des forces de l’argent. De même que ce socialisme ne se dissocie pas des quelques valeurs fondamentales que la gauche moderne, elle, a indistinctement jeté au feu, comme par exemple l’enracinement dans un terroir, dans une culture, un territoire, une ville, la volonté de mener une vie saine, avec un travail « ayant un sens humain » et entretenant, entre les membres de cette société, des relations de cordialité non-vénale, non-intéressée, c’est-à-dire réellement confraternelles.

En cela, la « common decency » (l’expression est toujours utilisée dans sa langue anglaise d’origine par Michéa, principalement parce qu’il n’y a pas de traduction française réellement satisfaisante) se veut une alternative au nomadisme attalien (l’expression est de Michéa), lequel n’évalue l’homme qu’en fonction de son potentiel productiviste –et donc consommateur, car il n’y a de logique au productivisme que si ses breloques trouvent acheteurs-, impliquant que cet homme soit parfaitement adapté aux besoins du marché. Il faut donc qu’il soit mobile, déraciné, sans attache morale susceptible de lui faire dire non, et qu’il fasse de la satisfaction de ses désirs de confort et de possession matérielle l’axiome de son existence. En somme l’antithèse de l’homme capable de rendre service à son prochain sans lui présenter une facture après-coup, capable d’apprécier une compagnie dont il n’a aucun avantage matériel ou financier à retirer (capable, d’ailleurs, de n’être même pas traversé par cette idée), capable de trouver ailleurs qu’à la télévision les conditions de réalisation d’un bonheur sain, décent, simple aussi, et sans prétention.

La « common decency » est un ensemble cohérent, un art de mener la vie telle qu’elle devrait être menée, telle qu’elle a été menée avant que le libéralisme comme fait social total ne transforme les hommes en concurrents permanents sur un marché du travail où d’ailleurs la plupart des emplois qu’on leur propose sont aussi inutiles qu’avilissants, et semblent n’avoir été créés par le capitalisme que pour générer des sources supplémentaires de profits. Sur le marché du travail mais aussi sur celui des lubies diverses dont l’assemblage hétérocycle et concurrentiel a placé les hommes dans la situation de (pouvoir) comparer les différents choix de vies et, mécaniquement, de se juger les uns les autres à partir du leur.

Bon sens (« common sense »), sens moral, décence.

La question du « sens moral » pose celle de la position axiologique qui va déterminer la nature de la morale dont nous parlons. En tout cas, c’est vrai chez les philosophes. Orwell et Michéa évoquent un « bon sens », basé sur une morale qui n’est ni un puritanisme édicté par un dogme religieux, ni un impératif catégorique systémique de type kantien, mais l’expression naturellement formulée chez un homme faisant un usage instinctif de sa capacité à discerner l’évident du subjectif. Ce bon sens fait penser à celui qui en est doté, et ce sans qu’il y soit contraint par un système de pensée théorisé, que tuer est mal, que faire souffrir autrui également, et qu’aider une personne en difficulté est la bonne attitude à avoir –pour prendre des exemples volontairement ampoulés. Dans le cadre plus quotidien et immédiat de la vie en société, ce bon sens moral suscite des méfiances légitimes, par exemple, devant la soif d’argent et de pouvoir des hommes, car l’homme de bon sens sait bien quelles mauvaises attitudes peuvent accompagner semblables appétits. Pareillement, un écart entre les revenus devient problématique lorsqu’il génère une mutation comportementale entre les hommes. L’exemple du patron dont le salaire est cent fois supérieur à celui du revenu moyen de ses salariés est typique : comment croire qu’une telle disparité des revenus puisse ne pas créer des distances insurmontables entre les individus ? Peut-on, décemment, croire qu’une unité humaine est possible lorsqu’une dépense représente, chez l’un, la moitié de son salaire mensuel et, chez l’autre, l’équivalent de deux heures de travail ?

La réflexion est ouverte sur les origines substantielles d’un tel sens moral que l’on voit se constituer en dehors des règles directives proposées, notamment, par un pragmatisme codifié politiquement ou une offre philosophique visant à modifier le comportement des hommes au nom d’un but à atteindre. L’idée d’un vieux fond humain façonné par les générations et transmis par la tradition, imperméable du fait d’un mode de vie demeuré sain et moral à la corruption des mœurs et des principes, constitue l’explication la plus en mesure d’offrir une réponse à la question posée.

La « common decency », comme art de vivre, est proche du socialisme d’un Charles Péguy qui, en dehors de la nature purement militante de sa vision, imaginait cette doctrine comme permettant aux hommes de s’épanouir dans une vie modeste et source de satisfactions, par exemple devant le travail bien fait, la joie d’être utile réellement à la Cité, et la transmission d’un bagage moral de base.

A suivre.

Jonathan Sturel

Bibliographie sélective de Jean-Claude Michéa, utilisée pour la conception de cette série :

  • L’impasse Adam Smith, brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche, Climats 2002, Champs 2006 (Flammarion).
  • L’empire du moindre mal, essai sur la civilisation libérale, Climats 2007, Champs 2010 (Flammarion).
  • La double-pensée, retour sur la question libérale, Champs 2008 (Flammarion).
  • Le complexe d’Orphée, la gauche, les gens ordinaires et la religion du Progrès, Climats 2011, Champs 2014 (Flammarion).
  • Les mystères de la gauche, Climats 2013, Champs 2014 (Flammarion).

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A propos de Jonathan Sturel

Jonathan Sturel
Jonathan Sturel, observateur critique du monde moderne, est l'auteur du livre « La Contre-histoire de Michel Onfray » paru aux Editions Tatamis en août 2014.
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