Péguy et la puissance de l’argent (III) – Pourquoi le lire aujourd’hui ?

Péguy et la puissance de l’argent (III) – Pourquoi le lire aujourd’hui ?

« C’est par l’affection que ça commence. Louis XIV au moins, qu’on se souvienne, s’en foutait à tout rompre du bon peuple. Quant à Louis XV, du même. Il s’en barbouillait le pourtour anal. On ne vivait pas bien en ce temps-là, certes, les pauvres n’ont jamais bien vécu, mais on ne mettait pas à les étriper l’entêtement et l’acharnement qu’on trouve à nos tyrans d’aujourd’hui. Il n’y a de repos, vous dis-je, pour les petits, que dans le mépris des grands qui ne peuvent penser au peuple que par intérêt ou sadisme… Les philosophes, ce sont eux, notez-le encore pendant que nous y sommes, qui ont commencé par raconter des histoires au bon peuple… Lui qui ne connaissait que le catéchisme! Ils se sont mis, proclamèrent-ils à l’éduquer… Ah! Ils en avaient des vérités à lui révéler! Et des belles! Et des pas fatigués! Qui brillaient! » L-F Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932

En quoi L’Argent de Charles Péguy a-t-il un intérêt aujourd’hui ?

J’aimerais répondre qu’à l’heure d’aujourd’hui il en a plus que jamais. Encore faut-il pouvoir me justifier.

Tout d’abord, j’ai apprécié Péguy comme un socialiste refusant le dogme, ayant remis en cause l’autoritarisme du Parti Socialiste d’alors. Je n’ai pu m’empêcher de songer à un autre écrivain empli de mystique chrétienne : Simone Weil. Elle dénonce de même dans Notes sur la suppression des partis politiques (1),le totalitarisme comme péché originel des partis, et comme dynamique inexpiable les traversant. Elle poursuit même par une parole qu’on pourrait attribuer à Péguy : « Le tempérament petit-bourgeois mène à s’installer dans l’image d’un progrès lent, continu et sans limite. » Il est un penseur libre, au-delà des mœurs parlementaires, à l’occasion desquelles les passions collectives l’emportent sur la réflexion.

J’en suis arrivé à L’Argent. Qui certes a été écrit il y a maintenant plus d’un siècle. Mais sûrement il y a peu dans l’ordre intellectuel. Car nos époques se substituent, se répondent l’une à l’autre. La mondialisation se couplait à la Grande Dépression ; la globalisation est jointe à la crise. L’industrie française souffrait d’un retard évident ; le secteur secondaire se réduit comme peau de chagrin dans l’économie. En 1913, les grands industriels, les tisserands, se plaignaient de la mauvaise compétitivité de la main d’œuvre française, en 2014, l’on délocalise à tour de bras. La finance internationale prospérait, les banques françaises et les grandes maisons familiales se moquaient bien des intérêts nationaux ; l’heure financière est plus « sans-frontiériste » que jamais. La France au main du Parti Radical entretenait ses rentiers ; la France du Parti Socialiste voit les hauts salaires crever le plafond. La croissance est faible (1870-1913: 1,40 %, 1970-2013: 1,80 %), la charge de la dette est écrasante (2,37 % du PIB en 1913 contre 2,40 % en 2013), l’épargne s’affirme et les banques pèsent dans le système financier (2).

Les discours sont similairement naïfs : il faut de l’austérité pour résoudre la tempête économique, le marché fera la paix entre les nations. L’économiste Paul Leroy-Beaulieu professait : « Il faut aussi que les dépenses totales annuelles ne dépassent pas les recettes totales annuel-les pour permettre un allégement graduel des charges nationales. » De son côté, Norman Angell publiait La Grande Illusion (1910), ouvrage dans lequel il affirmait que les économies européennes étant de plus en plus imbriquées et le poids du crédit devenu majeur, la guerre sera courte ou inexistante (ce qui n’était pas faux si planches à billets ils n’eurent pas: article à venir).

L’Homme se retrouve seul face au progrès, semble pouvoir tout s’offrir, sans autres limites que ses moyens. Prendre tout l’univers pour « un fond disponible », « calculatoire », comme le soutiendra Heidegger (Essais et conférences,1954). Dans Les conséquences économiques de la paix (1920) (3), John M. Keynes décrit précisément ainsi le monde de 1914 : « Un habitant de Londres pouvait, en dégustant son thé du matin. commander, par téléphone, les produits variés de toute la terre en telle quantité qui lui convenait, et s’attendre à les voir bientôt déposes à sa porte. » Ce n’est pas sans évoquer notre internet actuel. Toutefois, l’économiste affirme dans ce même texte que chacun pouvait par son talent, s’élever socialement, et que le commun des mortels acceptait l’ordre des choses. De plus tout est à imputer au nationalisme impérial, aucune responsabilité n’est attribuée à l’économie en tant que conditionnement social. Tout cela paraît plus que discutable.

Nos deux époques sont celles d’un libéralisme financier, d’une mondialisation bousculant les repères naturels, des grandes illusions du progrès. Et si toute la période de 1914 à 1980 n’avait été qu’une parenthèse ? Les inégalités, la crise, le langage de l’économie… Tout semble revenir, comme si la bête ne s’était qu’assoupi plus ou moins profondément, le temps des guerres et des reconstructions. Le monde de 2014 ressemble bien plus à celui de 1914 qu’à celui de 1960.

Péguy, témoin fort bienvenu, identifie à la fois la détresse économique subie par le petit peuple et la détresse identitaire due à l’imposition des codes de la classe triomphante. À l’ère contemporaine, où la crise vécue est au moins autant une crise morale qu’économique, l’écrivain Orléanais, certainement pas orléaniste, est d’un grand secours. Pourquoi ? Car la machine orléaniste réduisant l’Homme à une simple matière disponible, substituable à tout autre, sans racine, ni sacré, ni nation, marche encore à plein régime. L’auto-engendrement, fiction somme toute moderne faisant fie de l’Histoire, apparaît progressiste. L’élargissement inconséquent de la logique de marché à toute chose frappe encore, ne cesse de croître. Le temps mort, anhistorique, effectue son grand retour.

On peut soutenir légitimement que notre époque est pire que l’autre en terme de perte des valeurs : combien des nôtres seraient prêts aujourd’hui à vivre dans la boue et sous la mitraille durant des années au nom de la nation ? Mille, deux mille ? Qu’en sais-je?

Le socialisme Péguyste est, à mes yeux du XXIe siècle, le plus admirable et le plus courageux de tous. Jamais la France n’a eu tant besoin de ce soldat de la Vérité, cet homme du peuple, au moment où l’on cesse de le lire dans les écoles, comme le latin ne s’enseignait plus jadis.

Anthony La Rocca

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1 Weil Simone, Écrits de Londres, 1940, p. 126. Disponible sur [ http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Simone_Weil_Note_sur_la_suppression_generale_des_partis_politiques.pdf ]. Merci à Étienne Chouard.

2 Dedieu, Franck et Mathieu Béatrice. 2013. « 1914 – 2014: Et si la France n’avait pas tant changé? », L’Express, 2 Octobre. Disponible sur : [http://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/1914-2014-et-si-la-france-n-avait-pas-tant-change_1419947.html].

3 Keynes John-Maynard. Les conséquences économiques de la paix. Chapitre 2. Éditions de la Nouvelle Revue française, 1919 (1920). 237p.

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A propos de Anthony La Rocca

Jeune patriote français, étudiant républicain réactionnaire amoureux de notre patrimoine culturel. Je crois que la France a un destin particulier, je refuse qu'elle soit diluée dans le concert des nations. Sur une ligne bonapartiste, je suis favorable à une synthèse entre tradition et progrès, à un État puissant, autonome et bienveillant, représenté par un homme providentiel. Il s'agit tout autant de s'opposer à la xénophilie de nos élites, de sauvegarder une civilisation, de favoriser le progrès social. Je consulte le Bréviaire des patriotes régulièrement.
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