samedi, 22 juillet, 2017
Réflexions sur les frontières et ce qu’elles représentent
Le village gaulois tiré de la BD Astérix, de Goscinny et Urderzo.

Réflexions sur les frontières et ce qu’elles représentent

Péguy a dit : « Le triomphe des démagogies est passager. Mais les ruines sont éternelles. » Que voilà une pensée qu’il faudrait méditer mieux avant qu’avec notre suffrage nous mettions quiconque au pouvoir.

Il est ainsi fait, notre système électoral, que les élus le sont pour un temps déterminé mais qu’entre leur accession au pouvoir et le moment où ils le quittent, ils ont tout le loisir de prendre des décisions qui survivront à leur mandature – parfois pour notre plus grand malheur. Comme elles sont nombreuses ces lois qui portent des noms de députés oubliés ou de ministres éphémères. Nos dirigeants actuels, pour satisfaire à des circonstances de pure instantanéité, ont décidé assez subitement que la forme actuelle des régions françaises posait assez problème pour qu’il convienne de la changer.

Ainsi donc, d’un trait de plume sur une carte de France déroulée sur le bureau d’un élu de passage, on décide de déplacer des frontières suivant des critères arbitraires et strictement administratifs. On induit, par cette réforme, une idée terrible : celle de la malléabilité sans scrupule des frontières qui, par conséquent, ne sont plus ramenées qu’à une détermination bureaucratique. La frontière ne servirait qu’à savoir quelle caisse régionale financera tel projet urbain ou versera son salaire à tel fonctionnaire.

C’est oublier qu’une frontière est autre chose que cela. Un territoire que des frontières circonscrivent, à ce titre, se façonne une singularité par rapport à d’autres territoires. Les régions françaises historiques, si elles en ont passé l’essentiel à la trappe, continuent de vivre au rythme de coutumes qui les définissent par rapport aux autres. Qu’elles soient vestimentaires, culinaires, architecturales, argotiques ; qu’elles soient du domaine du souvenir et de la mémoire, de la culture et des habitudes, ces coutumes donne à une région la qualité spéciale qui offre à ceux qui la vivent la fière satisfaction d’être les dépositaires d’une identité et de se sentir chez soi quelque part.

Ce sont ces sentiments que l’on malmène, que l’on piétine, en jouant avec les frontières comme on joue aux petits soldats depuis le Quartier Général d’un Etat-major qui n’a des soldats sur le terrain qu’une vision statistique et mathématique. A la façon barrésienne, il est possible d’entretenir de belles affections pour sa région sans nier que la France nous en procure tout autant. Les controverses mettant en scène des militants réclamant l’indépendance politique de leur région ont contribué à mettre du désordre dans le sage agencement moral qui met l’amour de sa région et l’amour de son pays à des niveaux qui, en plus d’être équitables, ne se contredisent pas.

La « réforme territoriale des régions » n’aurait pu mieux porter son horrible nom ! Ainsi donc aurions-nous la prétention de « réformer » le territoire ; comme s’il était difforme, informe, en tout cas indigne de rester comme il est. Quel affront pour ceux dont les efforts, et parfois la vie, ont été voués à la construction puis et à la défense de ces régions et des coutumes à qui elles donnent vie. Quel affront pour ceux qui, depuis des générations, estiment être quelque chose que l’on s’en vient leur nier finalement. Il paraît que cette réforme est nécessaire, « pour raisons économiques », dit-on, et pour alléger le « mille-feuilles administratif ». L’Etat, qui vit au-dessus de ses moyens depuis des décennies, pour grignoter un peu de temps avant son inéluctable banqueroute, décide de sacrifier les régions et leurs identités comme s’il n’y avait pas d’autres endroits où de plus sérieuses économies pourraient être faites.

En réalité, ces arguments de pure comptabilité dissimule des intentions sans doute plus obscures. Notre époque et son culte de l’Universel, dont les origines intellectuelles ont vu les intérêts économiques arriver en renfort, vivent mal que l’on puisse encore revendiquer une identité, c’est-à-dire une frontière, à l’heure où l’on pratique l’uniformisation à grande échelle. Jouer à déplacer les frontières a pour première conséquence de les désacraliser, de leur ôter leur valeur morale, historique et culturelle ; en somme à les réduire à un pur objet profane qui, ayant perdu sa dimension profonde, perd aux yeux des gens toute utilité à être défendu. Hélas, si nous laissons pareilles conclusions gagner les esprits, nous offrons aux bourreaux des nations l’occasion d’abattre ensuite toute sorte de frontières et d’identités, à commencer par les nôtres, sans que nous soyons capables de protester puisque nous aurons été accoutumés à l’inaction.

Pourtant, que d’apports à l’Humanité devons-nous aux frontières ! Si l’idéologie dominante actuelle ne voit en elle qu’occasions de se faire la guerre, la réalité est –heureusement – plus complexe. Nous pourrions, pour asseoir la démonstration, prendre seulement l’exemple du sport. Un athlète qui appartient à un pays et s’en va confronter son potentiel à ceux d’autres athlètes, trouve dans cette confrontation une raison de repousser ses limites pour s’assurer la première place. Si l’Homme n’a rien sur quoi baser une comparaison de ses capacités, sans un outil de mesure et une raison de l’améliorer toujours, il stagne.

Nous pouvons sans doute déplorer (mais au nom de quoi ?) que l’Homme ait besoin de sources de motivation aussi triviales que l’esprit de compétition et la volonté d’être meilleur que les autres, mais qui a compris les mécanismes psychologiques humains sait que si ces instincts sont en apparence un peu primaires, les résultats qu’ils permettent d’obtenir dans tous les domaines sont remarquables. Les frontières, marraines des collectivités, sont un cadre efficace de l’expression de la volonté, au nom du groupe que l’on représente et que l’on veut honorer, de faire une découverte scientifique inédite ou d’accomplir un record quelconque.

Demain, les dirigeants du moment vont jouer à déplacer des frontières et déplaceront les consciences avec elles. Un patriote, qu’il ait à l’égard de sa région d’extraction un attachement spécial ou non, devrait s’opposer à cette réforme qui par essence forme l’esprit de ses contemporains à mésestimer la valeur de la frontière.

Jonathan Sturel

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A propos de Jonathan Sturel

Jonathan Sturel
Jonathan Sturel, observateur critique du monde moderne, est l'auteur du livre « La Contre-histoire de Michel Onfray » paru aux Editions Tatamis en août 2014.

2 commentaires

  1. Je suis un patriote, mais aussi très attaché à sa région, et partisan d’une réforme territoriale prônant des régions plus fortes.

  2. L’état n’est père de rien quand la mère patrie n’est plus… A l’heure où la famille se voit attaquée de toute part, il convient de souligner l’analogie. Si bien que Rousseau lui-même n’hésite pas à comparer la famille à un empire. Or s’il juge la déférence d’un enfant en vers ses parents naturelle, rien pour l’auteur n’autorise l’état à se prévaloir de son autorité en vue de réclamer l’obéissance de ses citoyens comme un père. On saisit une fois encore toute la mauvaise foi dont sait s’entourer le philosophe. Car en revendiquant l’idée d’association par un contrat, il ne cherche pas moins à s’agréger l’ensemble des causes en vue de surseoir à sa propre cause; à savoir la fin de l’aliénation des individus à un pouvoir. En effet, quand l’état ne peut plus défendre ses citoyens, appartient-il aux citoyens de défendre l’état? Si Voltaire ne lésinait pas à dénoncer la guerre tout en la raillant, Rousseau l’esquive en la refusant tout bonnement. Sur ce point l’auteur reste d’autant plus évasif, puisque en évoquant la possibilité de se retirer du pacte, il élude la question et revendique de fait un retour à l’état de nature. Alors, faut-il en déduire que les hommes auraient créé l’état pour ne plus avoir à se rendre de comptes les uns en vers les autres (Burdon) ? En effet, qui mieux que l’état peut concrétiser la ruse féministe et asseoir sa perfidie? Peu importe d’ailleurs si ce dernier n’a plus la force de subvenir à lui-même, tant qu’il reste un semblant de droit pour s’accaparer les enfants au détriment du père via l’entremise de la loi… De cette inconséquence naît la barbarie, avec pour seul résultat d’entretenir la relation incestueuse d’un être cause de soi (l’enfant) à son propre concepteur (la mère). Ainsi, les Genders, la parité, les abcd de l’égalité et la loi famille ne sont que les prémisses qui pourvoient à l’édification d’un zoo à ciel ouvert dont les féministes seront devenus les geôliers… Les hommes devront-ils se contenter de vivre harnachés au bout d’une laisse et d’une muselière? Si on laisse faire, le féminisme par son génotype suicidaire aura relégué l’état et le père de la nation toute entière au rang de singe!

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