mercredi, 26 juillet, 2017
Une figure de l’Antiquité Tardive : l’acteur
Acteurs et masques du théâtre latin | Mosaïque du musée de Sousse (Wikimedia).

Une figure de l’Antiquité Tardive : l’acteur

Dès l’origine, les acteurs ont toujours intégré la sphère de la vie quotidienne des romains de par les distractions qu’ils procurent, ils sont une composante essentielle de la culture romaine à tel point que l’on affirma qu’il n’y eut pas d’Empire sans jeux. Portrait d’une catégorie sociale qui, à sa manière, contribua à la stabilité intérieure de l’Empire.

Quel terme employer ?

Cette question est importante au vu de la grande richesse de vocabulaire qui existe, aussi bien en latin qu’en français, afin de qualifier l’homme de théâtre. Celui qui fait l’objet de notre propos, nous avons choisi de le dénommer par l’adjectif latin scaenicus. En effet, c’est sous ce terme que l’on désigne l’homme qui est rattaché à la scène de par sa condition et c’est ce terme que les législateurs impériaux employèrent au sein du Code Théodosien de 439 apr. J-C qui, rappelons-le, compile toutes les ordonnances impériales émises depuis le règne de Constantin Ier.

Définition du scaenicus

L’adjectif scaenicus désigne l’homme de scène de manière générale. D’après le Gaffiot, dictionnaire latin-français de référence, il peut être traduit aussi bien par “acteur” que par “comédien”, deux termes actuellement synonymes à notre époque. Cependant, il est plus approprié de parler d’”acteur” car, depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque moderne, le comédien est celui qui joue dans une comédie à l’instar du tragédien pour la tragédie. Ce terme est aussi utilisé pour les jeux où participent les acteurs, les ludi scaenici, que nous traduirons par “jeux scéniques”. Il désigne au sens figuré celui qui, toujours d’après le Gaffiot, “étale une vaine pompe”. Les autres termes existants pour le qualifier, tel que “mime”, servent en fait à donner la spécialité du scaenicus. Enfin, cet adjectif est aussi utilisé pour parler, au sens figuré toujours, d’un rex scaenicus, le roi des tréteaux, de caractère fantoche.

Jusqu’ici, nous avons parlé de ludi et non pas de théâtre, qui résulte davantage de la culture grecque. Il y eut du théâtre à Rome, mais les pièces de théâtre qui étaient jouées étaient directement inspirées de la tragédie ou de la comédie grecque, comme la comédie nouvelle de Ménandre. Le concept des ludi est quant à lui typiquement romain.

Plusieurs caractéristiques peuvent donc être dégagées : Il s’agit d’un homme de scène ou, devrait-on dire, rattaché à la scène. En effet, dans cette société très cloisonnée et hiérarchisée de l’Empire Tardif, l’homme de scène, à l’instar du colon et du soldat, est attaché à sa condition et ne peut que difficilement en sortir. Cet acteur n’exerce pas, ou très rarement, son art au cours de pièces de théâtre, concept d’origine grec; à l’instar des gladiateurs et des conducteurs de chars, il se donne en spectacle au cours de “jeux”. Enfin, son art est rattaché au luxe, à la pompe apparente qui se dégage des spectacles auxquels il participe.

Statut du scaenicus

D’après la tradition, les premiers scaenicus étaient venus d’Étrurie et étaient des pantomimes. Rome, séduite par ces spectacles, perpétua cette tradition. Historiquement, au cours de l’histoire romaine et contrairement à Athènes, les acteurs étaient composés d’esclaves ou d’affranchis. Néanmoins, depuis l’arrêt des guerres de conquêtes, l’appauvrissement économique de l’Empire et la constance du nombre des affranchissements, le nombre des esclaves a sensiblement diminué. Il est donc vraisemblable de penser que l’essentiel des scaenici était composé d’hommes libres. Leur condition a toujours été jugée et considérée comme “infamante”, il n’était pas convenable qu’un citoyen digne de ce nom participe à des activités aussi vulgaires. Ce qui, au passage, n’a pas empêché l’empereur Néron de participer à des spectacles en tant qu’acteur et de vouloir relever la considération pour ce métier. L’”infamie” de cette condition ne signifie nullement que ces acteurs étaient pauvres car certains acteurs jouissaient des faveurs du public et pouvaient devenir très riches, de même que des citoyens de condition honorable pouvaient être pauvres.

Les genres qui composent les ludi scaenici durant le Dominat

Sous le Dominat, époque de déclin pour les genres traditionnels que sont la comédie et la tragédie, les deux principaux genres de jeux scéniques sont le mime et la pantomime, qui, en latin, sont respectivement dénommés mimus et pantomimus. Lorsque nous songeons aux spectacles de mime, nous pensons généralement à une forme de théâtre gestuel, sans parole, avec une grande expressivité du visage; le mime latin, quant à lui, est différent.

Le mime romain est un spectacle où des acteurs et des actrices représentent des scènes inspirées de la vie quotidienne. Ils avaient la caractéristique de jouer pieds nus et de ne pas porter de masque. Bien que les scènes comportaient des dialogues en prose, par ailleurs de qualité assez rudimentaire, elles reposaient surtout sur la danse et la gestuelle, accompagnés de musique. Ce spectacle, qui avait la réputation d’être assez obscène, vulgaire et trivial, se distingue par le fait qu’il s’agit du seul genre où, contrairement à la tradition classique, les rôles féminins étaient interprétées par des femmes. Celles-ci, bien souvent, exerçaient le métier de prostituée et pendant plusieurs siècles les mots “actrice” et “prostituée” allèrent de pair. On l’aura compris, il ne s’agit pas d’un spectacle intellectuel. Néanmoins, il était très prisé par le public de l’époque et il provoqua progressivement le déclin de la comédie.
La pantomime, quant à lui, était un spectacle sans paroles, de caractère plus digne que le mime romain, qui faisait appel à un unique acteur. Celui-ci mimait, au moyen de danses et d’un masque, une histoire à caractère mythologique et interprétait tous les personnages de l’histoire. Cette histoire pouvait être tragique ou comique et selon le genre qui était employé, le pantomime employait un masque différent, destiné à la transmission d’une émotion particulière. Ce genre, lui aussi, fut très apprécié, aussi bien par le commun des mortels que par l’élite.

Les situation des acteurs vis à vis du pouvoir politique

En dehors de leurs qualités scéniques, les ludi scaenici, comme tous les autres ludi, ont toujours été vus d’un très bon œil par les autorités impériales car ils constituaient l’un des moyens de conserver sous contrôle une foule jugée turbulente et capricieuse en leur offrant des divertissements. Ils permettaient à l’homme politique qui offrait des jeux – souvent sur ses propres deniers – de rehausser sa popularité; qui plus est, ils constituaient pour les hommes politiques l’un des moyens de connaître les dernières nouvelles et ragots sur la vie de la cité. Cette règle allait également prévaloir au cours du Dominat. Cependant, une nouvelle donnée est apparue : la montée en puissance de l’Église Catholique.

Celle-ci, à l’instar de Saint Jean Chrysostome, réprouve les ludi scaenici, qu’elle considère comme immoraux à cause de la vulgarité qui en découlait, et condamne le fait que les théâtres soient remplis, contrairement aux églises, et tient à ce qu’aucun chrétien ne participe à une activité aussi infamante Cela fait que si un acteur souhaitait échapper à sa condition, il pouvait demander le baptême.

D’un autre côté, les autorités impériales ont besoin de ces acteurs afin de fournir une distraction au petit peuple et ainsi de pouvoir maintenir l’ordre. Dans une certaine mesure, à l’instar des soldats qui veillent à la sécurité extérieure de l’Empire, les acteurs, et les autres participants des ludi, contribuent à la stabilité intérieure de l’Empire. Afin de souligner toute l’importance de leur rôle politique, les jours “néfastes”, consacrés au divertissement et à la religion étaient au nombre de 109 par an.

Le pouvoir impérial voit donc d’un mauvais œil la réduction des effectifs des scaenici et, de manière assez hypocrite, va restreindre au maximum la possibilité des acteurs de se faire baptiser, et cela au moyen d’ordonnances impériales. Par exemple, sous l’empereur Gratien, si une actrice, après s’être faite baptiser, est convaincue d’avoir péché et trahi la religion ne serait-ce qu’en esprit, les autorités ont ordre de la ramener aux devoirs de la scène; ou encore, si un acteur s’apprête à mourir et qu’il demande à l’évêque d’être baptisé, sa requête doit être porté devant le gouverneur ou le curateur de la cité afin qu’ils puissent attester que l’acteur est effectivement mourant, car si l’acteur est finalement vivant et baptisé, il devient beaucoup plus difficile de le faire retourner à la scène.

Il est toutefois possible que certaines de ces ordonnances, malgré leur apparente sévérité, ne furent pas appliquées à la lettre par les magistrats locaux. En conséquence, malgré la réprobation officielle des autorités ecclésiastiques, les ludi scaenici continuèrent de prospérer pour le plus grand plaisir de la foule et le plus grand profit du pouvoir impérial. L’arrêt de ces jeux coïncida presque avec la fin de l’Empire en Occident.

Jacques-Olivier Ledard

Dans le cas où ce sujet vous a passionné, je vous recommande les ouvrages suivants :

  • André Guillou: La civiltà bizantina: oggetti e messaggio. Architettura e ambiente di vita,L’erma Di Bretschneider,1993
  • Emmanuel Soler, Françoise Thélamon: Jeux et spectacles dans l’Empire romain tardif et dans les royaumes barbares, PURH, Cahiers du GRHIS, n° 19, 2008
  • Emmanuel Soler: L’État impérial romain face au baptême et aux pénuries d’acteurs et d’actrices dans l’Antiquité tardive, Brepols, 2008
  • Collectif: Controverses et polémiques religieuses: Antiquité – Temps modernes, L’Harmattan, 2007

A propos de Jacques-Olivier Ledard

Professeur de lettres classiques, comédien, je suis un auteur passionné par l'histoire, les langues anciennes, les livres, les arts du théâtre, que ce soit sur scène ou en régie, les sciences de l'information et bien d'autres choses encore.
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