Des velléités turques en Syrie

Il y a d’abord eu cet incident au début du mois d’octobre, lorsque la Turquie a bombardé des cibles syriennes en riposte à des tirs d’obus. Dès le lendemain, le parlement turc a approuvé une loi autorisant des opérations militaires sur le territoire syrien. Mais après avoir montré les crocs, le gouvernement de Recep Tayyib Erdogan a fait marche arrière et a assoupli son discours, assurant qu’il n’avait pas l’intention d’entrer en guerre contre la Syrie.

Pourtant, à peine quelques jours plus tard, l’interception par Ankara d’un avion en provenance de Moscou, au motif qu’il transportait une cargaison suspecte, faisait monter encore un peu plus la tension entre les deux voisins. Si la pression est légèrement redescendue, la situation reste néanmoins tendue.

A l’origine de cette escalade militaire, des tirs d’obus venus du territoire syrien qui ont causé la mort de cinq civils dans une localité turque situé en face d’un poste frontière. Les choses se sont alors vite enchainées avec le bombardement de plusieurs cibles syriennes en représailles et l’autorisation par le parlement turc de mener des opérations militaires sur le territoire syrien. Par la suite, l’armée turque lançait des frappes d’artillerie contre la Syrie et renforçait sa présence à la frontière. Le gouvernement turc a eu beau répéter qu’il ne s’agissait pas d’une déclaration de guerre, on se dit qu’il a été mandaté pour faire définitivement tomber le gouvernement Assad.

Au regard de l’histoire récente, le scénario semble en effet se répéter. Les méthodes sont les mêmes que celles utilisées par les Etats-Unis en Afghanistan dans les années 1980 lorsqu’ils armaient et finançaient des moudjahidines qui attaquaient l’Union soviétique afin qu’elle traverse la frontière afghane. C’est ainsi qu’en Syrie des groupes djihadistes, dont certains se revendiquent d’Al Qaida (1), sont autorisés à avoir des bases en Turquie (2). Certains combats sont donc concentrés autour de la frontière turque, ce qui explique que des tirs d’obus l’aient traversée. Par ailleurs, rien n’indique que ces tirs soient l’œuvre de l’armée syrienne régulière. Dans cette guerre asymétrique, les rebelles, plus que le gouvernement syrien, auraient intérêt à une intervention turque.

Le détournement de l’avion syrien en provenance de Moscou quelques jours plus tard ne faisait que confirmer l’impression d’une guerre imminente. Sur la foi de ses services de renseignement, soupçonnant un Airbus A320 de la Syrian Arab Airlines de transporter une cargaison “non civile”, la Turquie a contraint l’appareil à rester plusieurs heures au sol à l’aéroport d’Ankara. Tout laisse à penser qu’il s’agit d’une manœuvre des services américains pour mettre la pression sur Moscou. Certains esprits malveillants y voient une manière pour les Etats-Unis de déléguer à la Turquie le rôle de déclencheur de guerre. Un raisonnement qui tient la route au vu du récent changement de stratégie dans la politique étrangère américaine, qui indique qu’Obama a retenu la leçon de la guerre en Irak. Le choix est désormais de ne plus se mettre en première ligne et de laisser faire le sale boulot par d’autres, comme l’illustre l’intervention en Libye. Cependant, la situation est encore différente pour la Syrie, où certains éléments laissent à penser que la Turquie se trouve de plus en plus isolée.

En premier lieu, la radicalisation du discours turc qui n’a pas été suivie par l’OTAN. Si le conseil de l’Atlantique Nord a haussé le ton suite aux tirs d’obus sur la Turquie, il ne s’est en revanche pas encore dit prêt à déclencher l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord, qui engage à assister avec la force armée un pays membre attaqué (3). De plus, aucune réaction n’a fait suite aux accusations d’Erdogan après le détournement de l’avion en provenance de Moscou, qui en fait ne contenait aucune arme mais bien du matériel destiné à protéger les civils syriens (4). Cet épisode aura simplement eu pour conséquence de créer des tensions entre la Turquie et la Russie, et de repousser la prochaine visite à Ankara de Vladimir Poutine, qui devait avoir lieu début décembre.

Aussi, les signes en faveur d’un retrait occidental de Syrie se multiplient. En premier lieu le flux d’armes et de combattants occidentaux qui semblent s’interrompre, ne laissant aux rebelles que les transferts financés par l’Arabie saoudite et le Qatar (5).

A ces faits peuvent corroborer les récents événements en France et au Royaume-Uni, où des cellules islamistes ont été arrêtées. En France, il s’agit des suites d’un attentat contre un commerce juif. Un homme a été abattu par la police et des perquisitions ont montré par la suite qu’il faisait partie d’un réseau d’islamistes dont certains se trouvent en Syrie, dans le camp rebelle (6). Au même moment, la police britannique faisait de pareils liens entre cellules islamistes et rebelles en Syrie (7). On peut y voir de simples coïncidences ou penser qu’il s’agit d’un coté comme de l’autre d’un désengagement, en montrant bien que les ressortissants français et britanniques sur place agissent de manière indépendante. Une façon comme une autre de tordre le cou aux informations faisant état de la présence de différents services occidentaux en Syrie (8).

Par ailleurs, l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (9) multiplie les exercices depuis le début du mois au Kazakhstan (10). Un mémorandum a été signé au mois de septembre avec l’ONU qui fixe les conditions de déploiement de troupes de l’OTSC dans le cadre d’opérations onusiennes de maintien de la paix (11). Selon son secrétaire général adjoint, l’OTSC se prépare à une éventuelle intervention au Moyen-Orient.

Ainsi donc, les velléités turques auront eu le mérite d’éclaircir certains points. Elles ont permit de confirmer la soumission d’Erdogan aux américains et plus largement à l’OTAN. Elles peuvent aussi, ce qui est plus intéressant pour ceux qui redoutent un embrasement du Moyen-Orient, laisser présager d’un désengagement occidental en Syrie.

Jérémy Renaud

 


1 | http://www.atlantico.fr/decryptage/mais-qui-sont-reellement-rebelles-syriens-wassim-nasr-428971.html?page=0,0

2 | http://www.lefigaro.fr/international/2012/06/21/01003-20120621ARTFIG00793-la-cia-aiderait-l-opposition-syrienne-en-turquie.php

3 | http://www.letemps.ch/Page/Uuid/1f27c6c0-1183-11e2-8573-1c0b5d38f1c8/LOTAN_craint_lengrenage_entre_Ankara_et_Damas#.UIcPJIbEFEN

4 | http://www.almanar.com.lb/french/adetails.php?eid=81351&cid=18&fromval=1&frid=18&seccatid=37&s1=1
http://www.voltairenet.org/article176269.html

5 | http://www.lemonde.fr/societe/article/2012/10/08/des-membres-du-groupe-terroriste-demantele-samedi-soupconnes-de-se-trouver-en-syrie_1771630_3224.html?xtmc=syrie&xtcr=44

6 | http://top-news.me/fr/share.php?sms_id=3181

7 | http://lejournaldusiecle.com/2012/08/19/syrie-les-services-secrets-francais-allemands-et-anglais-aident-les-rebelles/

8 | Une alliance militaire autour de la Russie et qui regroupe la Biélorussie, l’Arménie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, et le Tadjikistan.

9 | http://french.ruvr.ru/2012_10_09/OTSC-exercices/

10 | http://www.voltairenet.org/article176058.html

 

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A propos de Jérémy Renaud

Étudiant en Relations internationales, je m'intéresse plus particulièrement au Moyen-Orient et à la nouvelle Russie. Partisan d'un journalisme plus indépendant, je suis un républicain à tendance maurrassienne avec "une certaine idée de la France".
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