lundi, 23 octobre, 2017
Moment d’Histoire : Le coup d’État du 18 brumaire

Moment d’Histoire : Le coup d’État du 18 brumaire

« Ma maîtresse, c’est le pouvoir. Ma seule passion, c’est la France ». C’est en ces termes que Napoléon Bonaparte, alors général en chef de l’armée d’Égypte, commencera à dévoiler ses grands projets. Mais pour l’instant, il en est encore loin. Nous sommes en août 1799, il vient d’avoir 30 ans. La campagne d’Égypte tangue entre le fiasco militaire et la conquête culturelle réussie. Une dernière victoire face à l’armée anglo-turque, histoire de finir sur une bonne note cette symphonie tragique, et Napoléon est fixé : il faut quitter l’Egypte, le fruit est mûr. La France l’attend.

Dans l’hexagone, c’est le chaos. Ses conquêtes antérieures ont été bassement perdues (Italie, Allemagne), le pays est rongé par la violence, la corruption, la guerre civile, et enchaîne les défaites militaires. Le Directoire, et ses « avocaillons », fait prendre à la Révolution un visage désastreux. Dans la nuit du 17 au 18 août, Napoléon embarque sur la Muiron et traverse la Méditerranée au nez et à la barbe des navires anglais.

Retour triomphal

Après un bref détour en Corse, son île natale, il débarque à Fréjus. Dès qu’il touche terre, il est aussitôt emporté par une foule en liesse qui n’attendait que lui. Lui, le sauveur de la République. Qu’importent les mesures habituelles de quarantaine, qu’importent les risques de peste : le peuple enlace le héros de l’Italie et le grand vainqueur – croit-il – de l’Orient.

A son passage, lors de sa remontée vers Paris, les villes s’illuminent, les drapeaux tricolores flottent à tous les coins de rues, les feux d’artifices guident ses nuits. Devant le domicile du Général à Paris, rue de la Victoire – rebaptisée ainsi en son honneur -, les allées sont noires de monde. « Vive Bonaparte ! Vive la République ! » crient les passants.

Mais il faut être prudent, ne rien laisser paraître. La population parisienne est très instable. Un jour elle vous acclame, et le lendemain vous conduit à l’échafaud. Le temps n’est pas à la fête. Napoléon n’a qu’une idée en tête : s’emparer le plus rapidement et le plus sûrement possible du pouvoir. Les cinq Directeurs (Sieyès, Barras, Moulin, Roger Ducos et Gohier, le président actuel), ces « pékins » avares et corrompus, ont mis la France dans un sale état. « Qu’avez-vous fait de cette France que je vous avais laissée si brillante ? » dira-t-il à un proche de Barras. Il faut vaincre, mais ne pas se précipiter. Séduire, rassembler, tisser sa toile, placer ses pions, et frapper juste.

Fouché, Talleyrand, Collot, Roederer, Jourdan, Moreau, Lefebvre, Cambacérès… voilà des personnages qu’il faut rassurer. Bernadotte reste l’obstacle. Il faut s’assurer qu’il restera neutre. Quant aux Directeurs : Barras sera difficile à convaincre mais reste fragile. Pour Moulin et Gohier, cela semble perdu d’avance. Qu’on les fasse surveiller. Roger Ducos et Sieyès sont les hommes qu’il faut approcher. Sieyès, en particulier. C’est lui le véritable cerveau politique du coup d’état. Il y pense depuis des mois, et cherche justement un sabre pour exécuter ses plans. Ce sabre, espère-t-il, se nommera Bonaparte.
Napoléon hésite, ne s’avance pas, puis accepte. Il sait très bien qu’il ne sera pas qu’un simple exécutant. La Fortune lui sourit : son frère Lucien vient d’être élu à la tête du conseil des Cinq-Cents (chambre basse).

Sieyès a pensé à tout. Il veut feindre une menace jacobine imminente afin de déplacer les deux assemblées à Saint-Cloud, loin de la populace. Ensuite, répéter que la République est en danger et qu’il faut en finir avec le Directoire. Sieyès veut faire voter un décret instaurant trois consuls au pouvoir avec une suspension temporaire du Parlement. Bonaparte se verra quant à lui remettre le commandement des troupes de Paris.

18 Brumaire an VIII (9 novembre 1799)

A 6h du matin, Napoléon est calme comme à chaque veille de bataille. Les jours derniers, il a reçu chez lui tous ceux dont il souhaite s’assurer du soutien. Officiers, généraux, banquiers, députés… il a flatté, rassuré, séduit. Ce matin du 18 brumaire, officiers et généraux sont convoqués à son domicile, rue de la Victoire. La maison est bondée. Tout est prêt, jusqu’aux affiches qui annonceront au peuple le changement de gouvernement. Napoléon est confiant, convoque ses hôtes un à un, et dévoile son plan.

Murat placera ses troupes sur la place de la Concorde, puis sécurisera la route de Saint-Cloud pour le lendemain. Fouché se chargera de fermer Paris. Personne n’entre, ni ne sort. Cependant, il ne faut pas effrayer la population, tout en l’assurant de sa puissance. Aujourd’hui, le Parlement doit accepter son transfert à Saint-Cloud.
C’est chose faite peu après 8h. Napoléon est désormais commandant en chef de la 17ème division de Paris et sa banlieue. Il s’en va devant les députés jurer fidélité à la République. Du côté du Directoire, Gohier a fini par signer le décret, Barras a démissionné. Roger Ducos et Sieyès aussi, mais pour d’autres raisons évidentes…

Napoléon est satisfait. Tout se passe au mieux, et sans aucune effusion de sang. Il ne souhaite pas un coup d’état militaire. Gohier et Moulin sont gardés par la 17ème, même leur garde a rejoint le complot. Enfin, Napoléon est parvenu à rassurer les jacobins sur ses intentions. 10 000 de ses hommes tiennent Paris. La maîtrise est totale, la mécanique est parfaitement réglée, mais c’est demain que tout se jouera. Rien n’est encore fait.

19 brumaire an VIII (10 novembre 1799)

C’est le jour-J. Napoléon embrasse Joséphine avant de s’en aller. Et dire qu’il était rentré d’Egypte avec la ferme intention, devant les infidélités chroniques de son épouse, de divorcer. Mais l’ex-femme d’Alexandre de Beauharnais s’est révélée, grâce à ses nombreuses relations, comme étant une alliée de poids. Il a bien fait de ne pas la répudier. « Cette journée n’est pas une journée pour les femmes » lui dit-il avant de rejoindre ses hommes. Escorté par un détachement de cavalerie jusqu’à Saint-Cloud, Bonaparte croit toujours en son étoile.

napoleon premier consulEn passant devant la place de la Concorde, là où la guillotine était installée, Bourrienne murmure : « nous coucherons demain au Palais du Luxembourg, ou nous finirons ici ». Tout le monde joue gros en ce jour. Mais il faut en finir avec ces « avocats » incompétents. Le trajet jusqu’à Saint-Cloud est rythmé par les cris des soldats. « Vive Bonaparte ! » scandent-ils. « Vive la Constitution ! » rétorquent les députés hostiles qui, pourtant, ne se sont jamais privés pour la violer à de nombreuses reprises.

Napoléon arrive à destination, s’installe avec Sieyès et Roger Ducos dans un cabinet. Les Cinq-Cents (chambre basse) siègent à l’Orangerie, les Anciens (chambre haute) dans la galerie d’Apollon. A 13h30, la séance commence. Tout le monde est sur les nerfs. Sieyès a fait préparer une voiture dans le bois voisin pour pouvoir s’enfuir à tout moment. La pression monte d’un cran lorsqu’on rapporte que les députés sont agités, hostiles. Mais Bonaparte est décidé : « le vin est tiré, il faut le boire ! »

Il entre dans la galerie où siègent les Anciens – pourtant la chambre la plus favorable. On s’insurge, on crie au scandale. Napoléon s’emporte, menace, maladroit qu’il est. L’hostilité est de plus en plus forte.
Il se rend à l’Orangerie, escorté par ses grenadiers. Son frère, président des Cinq-Cents, n’arrive plus à tenir les députés. On crie « mort au dictateur ! » ou « Hors la loi ! ». Certains sortent des poignards de leur toge. On le bouscule, un soldat est frappé. Napoléon quitte la salle sous la bronca, devant ce qu’il définira comme « le cri farouche des assassins contre la force destinée à les réprimer. »

Il rejoint Sieyès et Roger Ducos dans le cabinet. A 18h, la rumeur court. Napoléon aurait été mis hors la loi. Sieyès aura cette phrase restée dans l’Histoire : « Ils nous mettent hors la loi ? Et bien général, il faut les mettre hors la salle ! »
C’est le moment crucial. Il faut agir ou mourir. Le vainqueur d’Italie se précipite à la fenêtre. Dans la cour, son armée patiente. « Aux armes ! » s’écrit-il. Il monte à cheval, passe ses troupes en revue. Son frère, Lucien, ordonne qu’on fasse battre le tambour.

Le coup d’Etat parlementaire est un échec. Reste le coup d’Etat militaire. Napoléon a pris le dessus sur Sieyès. Il est le dernier espoir, le seul maître de la situation. Il s’adresse aux hommes : « Soldats ! Je vous ai menés à la victoire. Puis-je vous faire confiance ? ». Les soldats lèvent leurs armes, l’acclament. Dans les rangs, on scande le nom de ce général avec qui, quelques années auparavant, on a franchi les Alpes.
Murat et Leclerc dirigent la troupe vers l’Orangerie où siègent les Cinq-Cents crapules. « Foutez-moi tout ce monde dehors ! » ordonne Murat. C’est la panique, les députés s’enfuient par les fenêtres, abandonnent leur toge. Seule la force les a fait plier.

A la nuit tombée, les Anciens ont voté le décret. Il en est de même pour les fuyards, qu’on a pu rattraper. Bonaparte, Sieyès, et Roger Ducos sont nommés consuls, et le Directoire est dissous. Tous trois prêtent serment, jurent fidélité « à la souveraineté du peuple, à la République une et indivisible, à la liberté, à l’égalité et au système représentatif. » Sur la route de Paris, les soldats chantent. La population, informée de la nouvelle, se réunit devant le domicile de Bonaparte et entonne la Marseillaise.

Dans les jours qui suivent, Napoléon soumettra au vote du peuple une nouvelle Constitution qui fera de lui le premier des consuls. La Révolution, et ses années instables, est finie. C’est le début du Consulat. L’aigle prend son envol.

Christopher Lings

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Sources Max Gallo : Le chant du Départ (Pocket) | Max Gallo : Le soleil d’Austerlitz (Pocket) | André Castellot : Bonaparte (Famot) |Wikipédia

Images Tableau de François Bouchot : Orangerie du parc de Saint-Cloud — Coup d’État des 18-19 brumaire an VIII | Tableau de Jean Auguste Dominique Ingres : Portrait de Napoléon Bonaparte en premier consul

A propos de Christopher Lannes

Christopher Lannes
Directeur de publication du Bréviaire des patriotes. Journaliste indépendant TV Libertés, Ojim.
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