samedi, 21 octobre, 2017
Colette Baudoche de Maurice Barrès : elle a existé
Aujourd’hui « Café de la presse », l’immeuble du 3, en Chaplerue, toujours visible. C’est ici, au troisième étage, qu’a vécu la « vraie » Colette Baudoche.

Colette Baudoche de Maurice Barrès : elle a existé

Un bon cœur lorrain entre dans Metz comme un pieux pèlerin dans une église ; avec ce torrent d’émotions pétillantes qu’un respect religieux dissimule derrière un silence obligé. On ne foule pas la dalle messine, lorsqu’on a l’œil qui transmet ce qu’il voit au cœur et à l’âme, sans s’imaginer voir, frôler parfois, les fantômes de Français annexés et d’Allemands conquérants qui se sont, un temps, partagés le labyrinthe de rues de la grande Cité lorraine.

imgIci le temps a continué de couler, emportant avec lui, hélas, une bonne partie de l’héritage moral qui a tenu debout, hier, ces Français qui avaient refusé de quitter leur ville pour ne pas la laisser toute entière à l’Allemand qui aurait vu cet exode total du meilleur œil. À défaut de rester des sujets Français en France, ces lorrains ont accepté de devenir des simulacres d’Allemands, conservant néanmoins dans le secret des foyers et des cœurs une âme de Français que l’on savait devoir maintenir ferme pour aider qu’un jour, la précieuse Metz puisse à nouveau battre sous un ciel revenu chez lui, en France.

Un bon cœur lorrain n’entre pas dans Metz avec les mêmes dispositions de l’esprit selon qu’il a lu ou non Colette Baudoche, l’histoire racontée par Maurice Barrès d’une jeune fille de Metz. La petite Colette vit avec sa grand’mère, la dame Baudoche, dans un logement que l’auteur situe quelque part sur le Quai Félix-Maréchal, toujours fidèle au poste le long de la Moselle, du temps où cette partie de la Lorraine était annexée par les Allemands. Les exégètes du récit barrésien savent, soit que Barrès l’ait lui-même révélé soit que nous le tenions de confidences privées, qu’au moins deux personnages de son roman lui ont été inspirés par d’authentiques habitants de la Cité : Colette elle-même, évidemment, et le professeur Fréderic Asmus, jeune Allemand qui s’en vient trouver dans Metz un endroit où poser son bagage.

Barrès, qui se rendait régulièrement à Metz, un jour qu’il promenait ses jambes et avec elles ses songes sur le Quai, vit devant lui cet inconnu d’outre-Rhin, le corps visiblement perdu mais les yeux cherchant, de bas en haut des habitations, le signal que l’une d’elles proposait gîte et couvert. Maurice Barrès n’a rien su de plus de cet inconnu mais son imagination en a fait le personnage d’Asmus. Bien qu’il situe l’appartement des dames Baudoche le long du Quai Félix-Maréchal, c’est ailleurs dans Metz que Barrès trouva le modèle de jeune fille de Metz qui, sous sa plume, allait devenir l’héroïne de son récit, Colette Baudoche.

Lorsque Barrès s’établissait à Metz, il avait ses habitudes dans un hôtel, une « maison » disait-on plus aristocratiquement, situé très exactement au carrefour des rues Serpenoise et Chaplerue : la Maison Moitrier. C’est de ses fenêtres, qui donnaient côté Chaplerue, que Maurice Barrès entrevit d’abord, puis précisa son attention sur une jeune fille, jeune messine qui, comme tant d’autres, travaillait à un ouvrage de couture au plus près de la fenêtre pour y recueillir la lumière qu’elle laissait passer. Est-ce justement sa banalité, qui faisait d’elle une messine typique, ou au contraire une singularité, peut-être un charme spécial ?, qui a conduit Barrès à reconnaître en cette jeune inconnue du troisième étage du numéro 3, en Chaplerue les traits de sa future Colette Baudoche ?

Baudoche, un nom lui-même emprunté à une illustre famille de Metz (à laquelle n’appartenait pas la jeune inconnue du 3, en Chaplerue), révélant à quel point Barrès, auteur d’un récit certes imaginaire en soi, a voulu l’habiller de réalités locales. À la sortie du fameux livre, on sait qu’une fois le cœur de Metz gagné par la nouvelle, nombreux furent ceux qui se demandèrent si Colette Baudoche, héroïne barrésienne, était une véritable habitante de la Cité. Après qu’ait été révélée la véritable localisation de mademoiselle Baudoche, les initiés pouvaient traverser la rue en laissant filer un coup d’œil vers le troisième étage et s’imaginer, le cœur encore plein des mots de Barrès, l’ombre d’une petite messine destinée à entrer dans l’Histoire, sans doute malgré elle ; en tout cas ne le sachant jamais.

Finalement, le livre de Barrès raconte une histoire fictive inspirée de faits et de personnes réelles. Fictive ? Certes oui, si l’on considère qu’il n’a pas fondé son récit sur des témoignages exactement transmis par des personnes précisément ciblées, citées et nommées. Pourtant, l’histoire de la petite Colette est celle vécue, dans la Lorraine annexée, par quantité de petites Colette anonymes, formant l’armée pacifique des Français-Lorrains qui résistèrent par leur simple présence maintenue sur la terre de leurs pères, y faisant perdurer non seulement une présence physique mais également une dimension morale et culturelle qui ont fait des assauts germains autant de tentatives vaines d’éteindre la flamme française à Metz. De nos jours, le passant s’émerveille devant la splendeur de la cathédrale de la ville, dit son admiration pour la belle place d’Armes aux traits martiaux ; enfin, se laisse séduire par ce que la ville a de beau à donner. Mais qui marche encore dans Metz avec la conscience d’arpenter là une ville particulière, où se sont déroulés des événements terribles et douloureux ? Qui sait qu’à Metz, pendant l’annexion, on a espéré de toutes ses forces qu’un jour nous puissions dire à nouveau « Nous sommes en France » ?

Colette Baudoche, personnalité incompréhensible pour notre temps, elle qui continue de vivre dans une Metz passée à l’ennemi sans jamais se renier comme française ; allant jusqu’à préférer, aux propositions d’amour de son locataire Frédéric Asmus, la fidélité à la patrie dont la tristesse qu’elle fut perdue par les pères n’était apaisée que par l’espérance qu’elle serait rapportée par les fils.

Jonathan Sturel

Jonathan Sturel est l’auteur du livre « La contre-histoire de Michel Onfray », aux éditions Tatamis (2014)

A propos de Jonathan Sturel

Jonathan Sturel
Jonathan Sturel, observateur critique du monde moderne, est l'auteur du livre « La Contre-histoire de Michel Onfray » paru aux Editions Tatamis en août 2014.
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