mercredi, 26 juillet, 2017
L’artillerie, reine des batailles
Crédits : Artmabigor – http://bigor.tdm.35.over-blog.com/

L’artillerie, reine des batailles

L’artillerie a été la plus grande révolution militaire de la période qui s’étend de la fin du Moyen Âge occidental jusqu’à  l’invention de la mitrailleuse à la fin du XIXe siècle. Passant d’une simple arme de siège aux proportions titanesques à un armement précis et puissant utilisé sur tous les champs de bataille de l’Europe, l’artillerie a révolutionné l’art de la guerre.

Il serait fastidieux de traiter ici toute l’évolution et toute l’histoire de l’artillerie depuis le Moyen Âge jusqu’à aujourd’hui, aussi nous contenterons-nous, dans un premier temps, de traiter la place de l’artillerie dans les campagnes de la Révolution et de l’Empire. Il s’agira ici de voir quelle fut la place de l’artillerie de campagne dans les nombreuses batailles menées par la France en cette fin du XVIIIe siècle, son importance tactique, son emploi, comment les grands stratèges ont pensé cette arme — on pense tout de suite à Napoléon Ier, artilleur de formation — en vue de répondre à cette question : l’artillerie a-t-elle été la « reine des batailles »  du XVIIIe siècle ?

L’évolution de l’artillerie de campagne au cours du XVIIIe siècle

artillerie napoléonLe XVIIIe siècle marque un tournant dans l’histoire de l’artillerie et ce, même avant Gribeauval. En effet, dès 1732 l’artillerie française voit ses calibres se standardiser sous l’impulsion de l’Inspecteur Général de l’Artillerie de l’époque, Jean-Florent de Vallière. Dans son ordonnance du 7 octobre 1732,  Vallière définit cinq calibres pour les canons de campagne, un pour les obusiers et trois pour les mortiers. Dans cette même ordonnance, Vallière met en avant sa position quant au débat qui va déchaîner les passions des spécialistes de l’arme, à savoir : faut-il privilégier la puissance ou la mobilité ? Jusqu’en 1776, le parc d’artillerie français est composé, selon la volonté de Vallière, de pièces lourdes et longues. Ces pièces, très peu manœuvrables, avaient l’avantage d’atténuer la puissance du recul par leur masse imposante. Mais d’autres que lui ne voyaient pas l’avenir de l’artillerie dans des pièces disproportionnées : les canons légers de La Frezelière, dits « de nouvelle inventions » ou « à la suédoise », apparurent à cette même période mais durent être rapidement abandonnés, l’arme s’abîmant rapidement au fur et à mesure des tirs. Malgré la préférence de l’Inspecteur Général de l’Artillerie de Louis XV pour l’artillerie de siège, lourde et imposante à souhait, l’artillerie de campagne ne fut pas mise totalement à l’écart ; elle profita d’ailleurs d’une intense activité de recherche au cours du siècle, qui permit de perfectionner aussi bien l’artillerie de siège que de campagne : La Fère dressa des tables de tir pour les mortiers tandis que Baas et Bélidor inventèrent les bombes conçues pour être tirées depuis un mortier ou un obusier. Vallière lui-même conçut la vis de pointage des canons de campagne.

Mais le véritable tournant dans l’histoire de l’artillerie a lieu en 1764 avec la nomination au poste d’Inspecteur de l’Artillerie de Jean-Baptiste de Gribeauval, qui prépare une réforme drastique de l’artillerie française : la transformation de  l’imposante artillerie de campagne en pièces plus légères et plus maniables. Gribeauval et les « bleus », favorables à une artillerie légère, s’opposent ainsi  aux « rouges » comme le fils de Vallière ou Saint-Auban, qui reprochent à l’artillerie légère souhaitée par Gribeauval et ses partisans sa fragilité et sa portée insuffisante. Des tests furent effectués à Strasbourg et l’ordonnance du 13 août 1765 donna raison à Gribeauval.

Cependant, de nouvelles épreuves eurent lieu à Douai en 1771 et démontrèrent que la thèse de Vallière n’était pas dénuée de sens : les lourdes pièces avaient une portée supérieure de 15% et un recul deux fois moins important. Entre temps, la disgrâce de Choiseul, protecteur de Gribeauval, donna aux « rouges » la possibilité d’anéantir Gribeauval et son artillerie légère, et il fallu attendre la nomination de Saint-Germain au poste de Ministre de la Guerre en 1776 pour que la réforme tant souhaitée par Gribeauval voit le jour.

C’est au XVIIIe siècle que l’artillerie française gagna ses lettres de noblesse et devint une spécialité française qui rendit de nombreux services à la France au cours des guerres de la Révolution et de l’Empire. Napoléon le dira : « Dans les premières campagnes de la Révolution, ce que la France a toujours eu de meilleur, c’est l’artillerie (…) »

Mais avoir une bonne artillerie ne fait pas tout, encore faut-il la penser tactiquement et ce en lien avec les autres armes.

Penser l’artillerie de campagne, du Chevalier du Teil à Napoléon Ier

« Le feu est tout, le reste est peu de chose. » — Napoléon Bonaparte

usage artillerie du teilAu XVIIIe siècle, l’artillerie est devenue « la plus terrible des armes » (B. Colson). Passant d’une arme d’importance secondaire à un enjeu de premier ordre au cours de la guerre de Sept Ans, l’artillerie est alors pensée différemment qu’auparavant, afin d’en tirer le maximum de bénéfice. C’est le cas du Chevalier du Teil, qui rédigea en 1788 De l’usage de l’artillerie nouvelle. Cet ouvrage, que l’auteur voulait succinct car destiné au plus grand nombre de militaires, décrit les avantages que possède la nouvelle artillerie de Gribeauval d’un point de vue technique, mais également la meilleure manière de l’utiliser. L’ouvrage du chevalier inspirera d’ailleurs Napoléon, qui ira même plus loin.

Nous verrons ces principes d’utilisation plus tard.

L’artillerie de la Révolution et de l’Empire doit son organisation et sa conception à l’Inspecteur de l’Artillerie Gribeauval, dont la réforme permettait désormais de déployer des pièces de canon de 12 livres – on calcule à l’époque par rapport au poids de la munition et non à son diamètre : un boulet de 12 livres mesure environ 121 millimètres de diamètre – dans des endroits où, comme le souligne Colson, « on ne traînait qu’avec peine des pièces de 8 ».

L’importance de l’artillerie est primordiale sur le champ de bataille du XVIIIe siècle, mais doit être équilibrée par rapport au reste de l’armée. Napoléon préconisait une disposition comme suit : « 1° quatre pièces pour 1000 hommes, ce qui donne en hommes le huitième de l’armée pour le personnel de l’artillerie ; 2° une cavalerie au quart de l’infanterie. »

En effet, un excès d’artillerie augmente considérablement la puissance de feu de l’armée et permet ainsi de compenser une insuffisance en hommes, mais une artillerie trop nombreuse rend les déplacements de l’intégralité de l’armée beaucoup plus lents.

Pour être correctement utilisée, l’artillerie doit être positionnée de telle façon qu’elle puisse couvrir intégralement le champ de bataille de son feu. Les pièces doivent pouvoir se couvrir mutuellement. Las Cases rajoute : « (…) l’art consistait à présent à faire converger un grand nombre de feux sur un même point. »

Il ne faut pas oublier que l’Empereur des français avait servi dans l’artillerie, et qu’il se trouva être un brillant artilleur. Fier de son service dans « l’arme savante », il considéra à Sainte-Hélène que tous les généraux devraient passer par l’artillerie.

Napoléon base la supériorité de l’artillerie sur deux choses : 1) le nombre de bouches à feu disponibles : même la meilleure infanterie ne survit pas longtemps au feu d’une bonne artillerie ; 2) la mobilité de l’artillerie : plus une artillerie est mobile, plus on a la possibilité de la redéployer au cours de la bataille.

C’est pour cette deuxième raison que l’Empereur faisait grand cas de l’artillerie à cheval, qui fut l’un des éléments majeurs de la supériorité des armées françaises de la Révolution et de l’Empire. Napoléon base ses victoires à la fois sur son génie tactique et stratégique et sur la rapidité d’exécution des manœuvres sur le champ de bataille ; prendre de vitesse l’ennemi est le meilleur moyen de le vaincre. L’artillerie à cheval est l’outil idéal : contrairement à l’artillerie à pied, les servants de l’arme sont à cheval, faisant d’elle une arme extrêmement mobile, que l’Empereur souhaite associer à la cavalerie, comme le prouve cette lettre adressée au général Lariboisière, commandant d’artillerie de la Garde :

« Une demie-compagnie d’artillerie à cheval pour chaque régiment de cuirassiers et de dragons et par division de cavalerie légère. »

« (…) C’est à dire que de mettre l’artillerie à même de suivre toujours la cavalerie est un grand changement. On peut maintenant avec des corps de cavalerie et des batteries se porter sur les derrières de l’armée ennemie, etc. Qu’est-ce après tout que la dépense pour monter quelques régiments d’artillerie à cheval, comparée aux avantages que cette arme procure ? (…) Le sort d’une bataille, d’un Etat tient quelquefois à ce que l’artillerie passe. »

Comme le note Bruno Colson, « la quantité d’artillerie est liée au caractère « régulier » de la guerre ». Autrement dit, plus l’adversaire est d’un niveau militaire comparable à celui de l’armée française, plus il faut des moyens lourds pour le vaincre. Ainsi, l’artillerie permet de viser les formations ennemies et de tuer un maximum de soldats adverses sans risquer sa propre troupe, fragilisant le dispositif ennemi et permettant de faire s’engouffrer la cavalerie et la troupe.

Essentielle lors des batailles rangées, l’artillerie est aussi indispensable pour réduire des positions défensives, comme le souligne l’Empereur dans une lettre adressée à ses généraux durant la campagne d’Allemagne de 1813 :

« Vous ne devez pas perdre de monde devant les villages et des postes retranchés ; mais vous devez sur-le-champ faire avancer les trente-deux pièces de 12 de vos quatre batteries de réserve, avec une quarantaine d’obusiers, au moyen de quoi vous détruirez en deux heures toutes les fortifications de campagne. »

Caractéristiques de l’artillerie de campagne de l’armée impériale

artillerie napoléon2L’excellent dictionnaire d’Alain Pigeard « Dictionnaire de la Grande Armée » comprenant plus d’une vingtaine d’articles sur l’artillerie impériale, nous nous contenterons ici de la résumer succinctement.

Par décret du 9 Vendémiaire de l’an XIII (1er octobre 1804), le corps de l’artillerie prend le nom de corps de l’artillerie impériale. On désigne le servant de cette arme par le terme « artilleur » ou « canonnier ».

En 1809, le corps de l’artillerie impériale compte 45 183 hommes sur le pied de paix et 74 335 sur le pied de guerre.

Voici les caractéristiques techniques de la pièce de 12, à titre d’exemple : le canon de 12 livres tire un boulet de fer plein d’un diamètre de 121 millimètres de 2 kilogrammes sur une distance maximale de 1,8 kilomètres avec un angle de 6 degrés (même si la portée utile, c’est-à-dire mortellement efficace, reste assez faible : entre 800 et 900 mètres). Il est servi par une équipe de 15 servants et est alimenté par 3 caissons comprenant chacun 48 boulets pleins et 20 boîtes à mitraille et tirés à une cadence maximale de 5 coups par minute.

Comme dit plus haut, le matériel utilisé pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire est issu du système Gribeauval. Ce dernier a non seulement rendu les pièces plus efficaces et plus manœuvrables, mais a aussi réformé en profondeur la répartition et l’utilisation de l’artillerie selon les calibres. Les pièces d’artillerie sont classées selon leur calibre : 4, 8, 12 pour les pièces de campagne, 12, 16 et 24 pour les pièces de siège.

L’utilisation de nouveautés techniques comme la hausse, qui permet des tirs plus précis, ou la gargousse, charge de poudre toute préparée et ensachée, permet des tirs plus rapides. On améliora aussi les attelages pour faciliter les déplacements des pièces et on standardisa affûts et canons pour faciliter les échanges de pièces défectueuses.

Les canons de campagnes tirent généralement des boulets de fer pleins, comme nous l’avons vu, inférieurs de 2 millimètres au diamètre du canon, c’est ce que l’on appelle le « vent du boulet » : plus ce « vent » est faible, plus le tir sera précis et portera loin.

Les boulets sont dangereux à l’impact, mais aussi par ricochet, effet produit par un tir effectué avec un angle relativement faible. Les généraux français Duroc et Kirgener feront l’expérience tragique d’un ricochet de boulet russe tiré à plus de 2 kilomètres de distance.

Les canons de campagne peuvent également tirer de la mitraille, c’est-à-dire de petites billes de plomb qui transforment le canon en un énorme tromblon. L’utilisation de cette munition n’est efficace que lorsque l’ennemi est assez près, la dispersion et l’efficacité des munitions étant proportionnelle à la distance. On estime que l’efficacité de la mitraille ne dépasse pas les 600 mètres pour une pièce de 12. Il existe deux types de « boite à mitraille » : la première contient 42 grosses balles de plomb (biscaïens), la seconde en contient une centaine de plus petite taille.

Dans la bataille, l’artillerie domine le champ de bataille car placée en surplomb et opère en masse dès le début de la bataille, comme ce fut le cas à Wagram ou à Waterloo.

On distingue quatre modes de tir :

  • Le tir de « but-en-blanc », c’est à dire un tir direct sur l’ennemi, venant le frapper de plein fouet.
  • Le tir « par ricochet »
  • Le tir « à mitraille »
  • Le tir « à toute volée », où l’on tire avec la charge de poudre maximale et l’angle le plus grand possible.

Conclusion

L’artillerie mérite bien son surnom de « reine des batailles » du XVIIIe-XIXe siècle. Techniquement — grâce à l’apport de Gribeauval — et tactiquement — avec des penseurs comme le Chevalier du Teil ou Napoléon Bonaparte — repensée vers la fin du XVIIIe siècle, l’artillerie a joué un rôle majeur dans les batailles de la Révolution et de l’Empire.

De ce fait, l’utilisation de l’artillerie selon Napoléon, qui consistait à la concentration des feux des batteries au même endroit n’évoluera guère au cours du XIXe siècle et sera même appliquée lors des premiers mois de la Première Guerre Mondiale par les armées, notamment française, malgré l’évolution technologique monumentale que l’artillerie a connue depuis le Ier Empire.

Bibliographie :

  • BELY Lucien, Dictionnaire de l’Ancien Régime, article « Artillerie » p. 88-90, Paris, PUF, 2010, 1408 p.
  • BONAPARTE Napoléon, COLSON Bruno, De la guerre, Pairs, Perrin, 2011, 520 p.
  • DU TEIL Jean (Chevalier), De l’usage de l’artillerie nouvelle, Metz, 1788
  • PIGEARD Alain, Dictionnaire de la Grande Armée, articles « Artillerie », Paris, Tallandier, 2002

Voir également notre article sur le 75 français

Faire un don via Paypal ou par chèque

A propos de Louis Landais

Louis Landais
Etudiant, passionné d'histoire et des Humanités en général.

2 commentaires

  1. Christopher Lings

    « Le feu est tout, le reste est peu de chose. » Les Français auraient du se souvenir de cette parole en 1914. Comme le voulait la tradition militaire française, ils ont privilégié le « choc » sur le feu. Prendre des positions en force à la baïonnette, tel était l’atout redoutable et redouté des soldats français.

    Cependant, avec la mitrailleuse et l’artillerie lourde allemande, le feu l’a bien vite emporté sur le choc et, tenus à distance, les Français n’ont pu tenir le front au début de la guerre. Je prépare un article sur le sujet.

  2. ET A LA SAINTE BARBE !!!!VIVE LA BOMBARDE !!!!

    MAIS JE N’AI PAS TROUVE D’ARTICLE SUR L’ANNIVERSAIRE D’AUSTERLITZ DONT AVANT HIER C’ETAIT L’ANNIVERSAIRE DES 210 ANS ??? VIVE L’EMPEREUR !!!!!!

Revenir en haut de la page